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La recherche au collégial s’effectue selon diverses formules. Le projet de recherche-création de Jean-Philippe Côté, enseignant en multimédia au Cégep Édouard-Montpetit, est inspirant à plusieurs égards. Ce billet est le fruit de 2 conversations que j’ai eues avec lui. Ce texte met en valeur une pratique professionnelle qui peut vous mettre la puce à l’oreille.

Le numérique en musique

Un peu de contexte. Quand je suis arrivé comme étudiant en musique au Cégep Saint-Laurent en 1989, le Studio MIDI m’a attiré tout autant que nos locaux de pratique instrumentale et notre petite salle commune.

Il s’agissait d’un local, rempli d’équipement électronique pour la musique, et d’un cours au choix. J’ai vécu de profondes expériences d’apprentissage dans ce cours, inspiré par le modèle des écoles de samba au Brésil. Comme pour la préparation du carnaval, au Brésil, le Studio MIDI nous permettait d’apprendre en expérimentant, les uns à côté des autres. Des personnes plus avancées dans leur parcours d’apprentissage pouvaient répondre à nos questions lorsque survenait un problème ou une erreur. Le sentiment de découverte était d’autant plus fort qu’il s’agissait d’une période charnière dans l’histoire de la musique électronique.

Le nom du studio provenait de celui d’un protocole technique, lancé en 1983 par des fabricants de synthétiseurs aux États-Unis et au Japon : Musical Instrument Digital Interface. Sans entrer dans le détail technique, il s’agit au départ d’une façon de lier numériquement des synthétiseurs et d’autres instruments de musique entre eux. Le protocole existe toujours. La première mise à jour importante du protocole, MIDI 2.0, a été adoptée en 2020. Ce standard international est utilisé bien au-delà de la musique. Par exemple, des éclairagistes peuvent l’utiliser pour synchroniser leurs systèmes lors de spectacles et des artistes en multimédia se servent de MIDI pour communiquer avec des objets dans leurs installations muséales.

C’est ce même protocole qui est l’objet du projet de Jean-Philippe: WebMIDI.js.

D’artiste à enseignant, d’étudiant à chercheur

Comme bien des profs de programmes en arts, Jean-Philippe maintient une pratique artistique en parallèle à son enseignement. Ce qui est déjà moins courant est qu’il a effectué une maîtrise alors qu’il enseignait déjà au cégep. En décrivant cette expérience, il me parlait du « vent d’humilité » qui souffle lorsque l’on se place de nouveau en situation d’apprentissage.

 Être étudiant, ça fait de nous de meilleurs profs.
— Jean-Philippe Côté, Cégep Édouard-Montpetit

Avec un enseignant qu’il avait eu 15 années plus tôt, Jean-Philippe a vécu une sorte de voyage dans le temps. Surtout, son enseignement a bénéficié de son expérience récente aux études supérieures. Le stress particulier des études, le fait d’être constamment en alerte et celui de vivre depuis cette posture la relation hiérarchique étudiant/prof.

Ce témoignage m’a rappelé les propos de John Johnson [en anglais], un membre de mon comité lorsque j’étais au doctorat en folklore et ethnomusicologie à l’Université d’Indiana. Alors en mi-carrière, John avait bénéficié d’un programme de l’université qui lui permettait de « retourner sur les bancs d’école » pour étudier la musique. Lui qui avait effectué des recherches sur des épopées chantées, au Mali, commençait à peine à comprendre des dimensions de son champ de spécialisation qui allaient de soi, pour plusieurs parmi nous. Cette humilité dont Jean-Philippe parlait, je l’ai sentie chez John Johnson.

Dans le cas de Jean-Philippe, l’humilité porte aussi sur l’appropriation technologique et le protocole MIDI fournit un cas très intéressant.

Quelques années après sa maîtrise, Jean-Philippe a débuté des études doctorales en recherche-création sur la réutilisation de technologies obsolètes dans un contexte artistique. De plus, dans une voie parallèle, il vise à rendre le MIDI plus facile à utiliser. Cet effort se base sur le logiciel WebMIDI.js que Jean-Philippe développe en source ouverte depuis 2015. Il s’agit d’une bibliothèque de programmes JavaScript qui se veut aussi conviviale que possible.

Pour un exemple particulièrement frappant de l’usage de ce logiciel, cet article [en anglais] fait la démonstration de la « sonification » de données économiques à l’aide de divers outils y compris celui que Jean-Philippe a développé. Le logiciel de Jean-Philippe est aussi derrière Raaga [en anglais], une petite application web conçue pour l’apprentissage de la musique à l’aide d’un clavier.

Dans le bas de l’image, un clavier de piano avec les touches noires et blanches apparaît. La touche G4# est en jaune et crée un faisceau jaune dans le haut de l’image qui est noir. Des traits jaunes et bleus apparaissent aussi en haut de quelques touches.

Capture d’écran montrant un clavier de piano et des traits de couleur associés aux touches

J’ai découvert l’existence de WebMIDI.js grâce à un blogue sur la musique électronique [en anglais] que je consulte dans le cadre de mes propres recherches personnelles sur l’appropriation technologique par le son et la musique.

Diversifier la recherche au collégial

Alors que certaines approches de la recherche dominent le monde universitaire, entre autres dans son financement, la recherche au collégial demeure méconnue. On connaît bien sûr le Réseau des CCTT, qui regroupe des centres de recherche et d’innovation qui développent des pratiques sociales et des technologies se mesurant aux productions de plusieurs universités. Ou l’Association pour la recherche au collégial (ARC) dont les activités de valorisation retentissent dans l’ensemble du réseau. De nombreux rapports PAREA ou PREP sont disponibles dans EDUQ.info, l’archive ouverte du réseau collégial québécois. Malgré tous ces efforts, les cégeps sont rarement reconnus comme des environnements privilégiés pour le type de travail de recherche qui prend une telle importance en milieu universitaire que d’aucuns la perçoivent comme une « malédiction ».

Pourtant, d’autres approches de la recherche existent. Et c’est ce qui a permis à Jean-Philippe d’obtenir le soutien de son cégep dans la réalisation de son projet (par une demi-libération).

Sa démarche de recherche tire sa source dans les tests d’ergonomie et de convivialité (usability tests), en démontrant que ceux-ci ne sont pas toujours appropriés à des contextes spécifiques. Jean-Philippe utilise donc une démarche itérative, comme en « conception créative » (design thinking). Ses cycles sont heuristiques, selon l’expression de Louis-Claude Paquin [PDF].

Il s’agit bel et bien de recherche. Concrète, appliquée, utile. Déjà en partie publiée (en libre accès), elle attire d’autres publications [en anglais]. Son article « User-Friendly MIDI in the Web Browser » sera publié dans le cadre de la prochaine International Conference on New Interfaces for Musical Expression. La revue derrière cette conférence est elle-même en accès ouvert et certains de ses textes sont libres, permettant la réutilisation et l’adaptation, tout comme les ressources éducatives libres au sens où nous l’entendons. Qui plus est, le contenu de ces articles sont disponibles dans le format Markdown dont j’ai parlé lors d’un billet précédent. Comme le dirait Anaxagore selon Raoul Duguay, tout dans l’univers est interconnecté.

Y compris les synthés et les profs de cégep.

Entreprenez-vous des recherches vous-mêmes? Vos projets de recherche sont-ils en cours ou « à l’état de projet »? Éductive accompagne certaines démarches de ce type et peut parfois fournir des lettres d’appui. Vous pouvez donc contacter notre équipe à ce sujet en utilisant le sujet ou thème approprié dans notre formulaire!

À propos de l'auteur

Alexandre Enkerli

Il est conseiller technopédagogique chez Collecto où il accompagne les professionnels de l’apprentissage dans leur appropriation technologique selon leurs contextes spécifiques, comme il le faisait en tant que technopédagogue pour la Vitrine technologie-éducation de 2014 à 2016. Alexandre occupe de nouveau ce rôle après des incursions à Ottawa (conception de parcours d’apprentissage en cybersécurité et d’une expérience d’apprentissage en ligne massive et ouverte à tous (CLOM) sur la participation publique ) et au Saguenay-Lac-Saint-Jean où il a travaillé au COlab sur un projet recherche-action participative .

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