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12 novembre 2025

Entrevue avec Sophie Barnabé, «La prof qui dédramatise 🐸» sur TikTok

La transition du secondaire au collégial peut être anxiogène pour bien des jeunes. Et même après la 1re session, les élèves continuent d’éprouver des difficultés avec la gestion du temps et du stress, les techniques de prise de notes et d’étude, le travail d’équipe, etc.

Sophie Barnabé a enseigné en Techniques administratives au Collège de Maisonneuve pendant 28 ans et agit depuis le printemps 2025 comme directrice adjointe au Cégep de Lanaudière. Son compte TikTok, La prof qui dédramatise, compte 53 500 abonnés et ses vidéos ont reçu 1,4 million (oui oui !) de mentions « J’aime ». Elle y publie des vidéos qui s’adressent aux élèves et futurs élèves du cégep (et parfois à leurs parents), où elle donne des trucs et des conseils pour que la session se déroule bien, ainsi que de l’information pour dédramatiser certains aspects des études collégiales.

Je me suis entretenue avec Sophie Barnabé pour en savoir plus sur son passe-temps aux échos impressionnants.

Préambule à l’entrevue

Alors que je discutais avec l’une de mes étudiantes de la gestion de son temps pendant la session, elle m’a parlé d’une vidéo TikTok où elle avait découvert une méthode qui lui plaisait beaucoup. La vidéo avait été publiée par La prof qui dédramatise, que je ne connaissais pas.

@la_prof_qui_dedramatise

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♬ son original – La prof qui dédramatise🐸🇨🇦

La vidéo de Sophie Barnabé dont mon étudiante m’a parlé, au sujet de la création d’un calendrier de session

Je ne suis pas une utilisatrice de TikTok et j’avoue que je n’avais pas imaginé que les cégépiens et cégépiennes puissent y trouver du contenu de qualité créé par des enseignantes et enseignants du réseau collégial… et prendre plaisir à écouter ces vidéos! C’est ce qui m’a donné envie de contacter Sophie pour discuter avec elle.

Les débuts de Sophie sur TikTok 

Pendant la pandémie, la fille de Sophie, qui étudiait alors au cégep, lui a fait découvrir TikTok pour qu’elles puissent s’amuser ensemble. Sophie a commencé à publier quelques vidéos humoristiques, des «folies», sous un pseudonyme qui n’était alors pas «La prof qui dédramatise». 

L’algorithme TikTok de Sophie étant influencé par les choix de sa fille, elle voyait souvent dans son fil des vidéos créées par des jeunes en âge de fréquenter le collégial. En janvier 2022, elle est tombée sur plusieurs vidéos de jeunes qui se plaignaient de leur horaire de cours au cégep. Elle a décidé d’enregistrer une vidéo pour leur répondre. Cette vidéo a été vue plus de 100 000 fois. Des jeunes ont commenté, d’autres ont écrit en privé à Sophie. Elle a fait une autre vidéo pour répondre à une question qui lui avait été posée. De fil en aiguille, les vidéos de ce genre se sont accumulées sur la chaîne de Sophie, qui en a changé le nom. 

En 2023, plus de 80% de mes abonnés étaient des jeunes entre 18 et 24 ans, aux études. Pile la clientèle qu’on retrouve dans nos classes! Ça a changé un peu depuis parce que je fais aussi des vidéos «de matante». [Rires.] 

En fait, depuis 2 ans, il y a aussi beaucoup de parents de jeunes qui se sont abonnés à mon compte. Parce que je fais des folies, mais aussi parce que leur enfant entre au cégep. Ils m’écrivent des questions: 

  • «Ma fille entre au cégep et je suis stressée pour telle ou telle raison; qu’est-ce que je devrais faire?» 
  • «Mon fils entre au cégep et il a besoin d’un plan d’intervention: à qui devrais-je m’adresser?» 
  • etc. 

—Sophie Barnabé 

Des vidéos qui répondent aux besoins 

Dans la 2e partie de la session d’automne, les matins sont sombres. Plusieurs élèves ont du mal à se motiver pour se lever pour aller à leurs cours de 8h. Sophie a créé une vidéo où elle s’adresse, comme à son habitude, directement aux élèves pour les aider. En réaction, des jeunes l’ont remerciée, en lui écrivant, par exemple, qu’ils regardaient leur téléphone au lit, mais que la vidéo les avait encouragés à se lever. C’est ce genre de rétroactions qui motive Sophie à continuer d’être La prof qui dédramatise! 

Parfois, Sophie croise des jeunes au centre commercial ou ailleurs qui la reconnaissent et qui la remercient. Certaines personnes lui ont même dit que c’était grâce à elle qu’elles avaient persévéré et réussi à obtenir leur diplôme collégial! 

Les vues de mes vidéos augmentent plus le soir [et je reçois plus de commentaires le soir]. J’ai l’impression que c’est entre autres parce que je m’adresse beaucoup à l’étudiant, que je l’interpelle à la 2e personne (par exemple: «Ça t’est déjà arrivé de te sentir comme ça?»). J’ai l’impression que quand ils sont tout seuls avec leur petit téléphone dans leur lit en train de scroller, la proximité de l’appareil avec eux, dans le noir, dans leur chambre… c’est comme si on avait une relation de proximité, d’intimité. 

J’ai l’impression qu’ils m’écoutent plus le soir quand ils sont tous seuls. Ils n’ont pas d’amis pour dire que «c’est pas cool». […] Juste le fait que le téléphone, on le tient près de nous, ça crée une petite bulle d’intimité. J’ai l’impression qu’ils ont une écoute plus attentive, avec plus d’ouverture. 

—Sophie Barnabé 

Il faut dire que les vidéos de Sophie ont tout pour plaire à bien des jeunes. 

Certaines traitent de leurs questionnements personnels (remises en question vocationnelles ou après un examen, décision d’abandonner, etc.), sur un ton compréhensif, bienveillant, respectueux… «dédramatisant», quoi! 

D’autres traitent d’habiletés méthodologiques, comme celle sur la planification de la session que mon étudiante a beaucoup aimé. Ces vidéos commencent par une amorce qui convainc l’élève de ce qu’il ou elle aurait à gagner à acquérir telle ou telle habileté, puis elles fournissent des explications pratico-pratiques en présentant des techniques à la portée de tout le monde. Par exemple: 

  • cette vidéo sur les façons de bien comprendre les questions d’examen et d’y répondre («Comparez», «Illustrez», «Critiquez», etc.) 
  • cette vidéo sur les techniques de lecture 

D’autres encore traitent de ressources disponibles dans les collèges (comme les aides pédagogiques individuels) ou abordent des sujets susceptibles d’intéresser un nouvel élève du collégial (le matériel nécessaire, le 1er cours d’éducation physique, etc.). 

En fait, Sophie n’hésite pas à créer une vidéo sur n’importe quel sujet dont elle a l’impression qu’il peut être utile aux jeunes. Par exemple, elle a déjà fait une vidéo sur la façon d’adresser une enveloppe, puisque plusieurs élèves du cégep ne l’ont jamais fait et ne savent pas comment le faire. 

La bienveillance 

Sophie peut compter sur les doigts d’une main les commentaires négatifs qu’elle a reçus depuis qu’elle fait des vidéos qui s’adressent aux cégépiens et aux cégépiennes. 

Les fois où j’ai eu des commentaires plus désagréables, ce n’était pas à mon égard, mais plutôt à propos de ma communauté. Un boomer qui va dire des choses du genre «Ah! Les jeunes aujourd’hui sont fainéants!», etc. Quand ça arrive, je supprime le message ou je bloque la personne. […] Mais c’est très très rare.

Je pense que c’est dû en partie au fait qu’il n’y a pas de jugement dans mes vidéos. Je ne parle jamais au nom de personne d’autre que moi-même. Il n’y a pas de méchanceté dans mes vidéos, mais il y a beaucoup de bienveillance. Je pense que les gens me le rendent bien!

—Sophie Barnabé

[Les jeunes] ont besoin d’être valorisés. Certains m’ont déjà dit qu’ils aimaient le fait qu’ils ne sentaient pas «niaiseux», avec mes vidéos. […] 

J’ai toujours eu comme philosophie que ça prend un village pour éduquer quelqu’un. L’éducation, de nos jours, ça se fait très tard. En fait, on s’éduque toute sa vie. Je pense que les réseaux sociaux font partie du village, maintenant. [On peut les utiliser comme] un autre véhicule pour aller rejoindre les jeunes.

—Sophie Barnabé

Sophie lit tous les commentaires qui sont laissés sur ses vidéos. 

Quand c’est un petit commentaire du genre «Merci! Ça me fait du bien!», je mets un cœur. 

Mais, parfois, il y a des jeunes qui écrivent que leur santé mentale n’est pas bonne et qu’ils songent à abandonner le cégep ou d’autres choses du genre. Je ne suis pas une intervenante psychosociale, mais, quand je vois un commentaire [qui me fait soupçonner un peu de détresse], j’écris quelque chose comme: «Allô! J’ai vu ton commentaire: est-ce que ça va bien? Ça m’inquiète un peu: est-ce que tu connais les ressources pour t’aider? Est-ce que t’en as parlé? Est-ce que tu sais à qui t’adresser?». 

Ça arrivait davantage en 2022-2023, je crois, tout de suite après la pandémie: je pense que ça va un peu mieux maintenant. Mais je reste très vigilante. 

—Sophie Barnabé 

Dans ses interactions écrites avec les parents qui la suivent sur TikTok et qui peuvent, par exemple, la contacter pour lui parler de leurs préoccupations à l’égard de leur jeune, Sophie me dit qu’elle répond d’abord en tant que mère de jeunes de l’âge d’être au cégep. Elle peut facilement comprendre leur situation. Elle peut «mettre son œil de prof» et leur conseiller de s’adresser à tel ou tel service de leur établissement (l’organisation scolaire, par exemple).  

Et avec ses propres élèves? 

Sophie ne fait pas la promotion de ses vidéos en classe à ses élèves. Dans ses vidéos, elle ne mentionne d’ailleurs pas le nom de son collège: elle s’adresse aux élèves de partout au Québec, tous programmes confondus. Par contre, certains et certaines de ses élèves lui en ont parlé, toujours positivement. 

Toutefois, Sophie sait qu’il y a des personnes enseignantes et conseillères en services adaptés qui font la promotion de ses vidéos auprès de leurs élèves. Elle en est heureuse et espère que ses vidéos pourront aider le plus grand nombre d’élèves possible! 

Charge de travail 

Combien de temps ça prend, créer des vidéos qui attirent autant l’attention? 

Sophie m’a expliqué qu’elle a moins de temps à consacrer TikTok depuis qu’elle a un poste de directrice. Cette année, elle ne crée plus vraiment de nouvelles vidéos, mais en republie d’anciennes quand elles sont d’actualité (une vidéo sur la rentrée à la rentrée, une vidéo sur la mi-session à la mi-session, etc.). Quand elle était enseignante, Sophie avait un horaire plus flexible qui convenait mieux à la création de vidéos. À l’époque, elle estime qu’elle consacrait environ 1 h par jour, en moyenne, à créer des vidéos, à lire les commentaires et à répondre aux questions. 

Créer des vidéos, en soi, n’est pas très long. C’est plutôt le fait de lire les commentaires et de répondre aux messages qui prend du temps. 

Pour Sophie, la réponse des jeunes fait que le travail en vaut la peine. Elle est convaincue que ses vidéos sont utiles. Tous les commentaires positifs qu’elle reçoit, autant en ligne que quand elle se fait reconnaître dans la rue, laissent en effet peu de doute. 

Plus d’enseignants et d’enseignantes du collégial sur TikTok? 

Il y a relativement peu d’enseignants et d’enseignantes du collégial sur TikTok qui s’adressent aux élèves. Ceux et celles qui le font parlent en général de leur matière (par exemple, un enseignant de mathématiques présentera certaines notions de mathématiques). Sophie comprend que les enseignants et enseignantes puissent avoir un sentiment d’imposture en parlant d’un sujet dont ils et elles ne sont pas officiellement spécialistes, comme la motivation. 

Je ne suis pas une experte de la motivation, mais, des fois, je suis motivée, et, des fois, je le suis moins. On peut en parler ensemble. Je parle de la motivation en fonction de ma compréhension de la motivation. C’est sans prétention et je pense que c’est ce que les jeunes aiment. (Et ils sentent que j’aime ça, parler de ça!) 

—Sophie Barnabé 

Sophie trouve que TikTok répond parfaitement à ses besoins, que c’est la plateforme idéale pour celles et ceux qui ont envie de «connecter» avec des gens et d’animer une communauté. 

TikTok, c’est la plus belle plateforme pour rester authentique. […] Instagram, c’est un peu filtré… S’il y a une place où tu peux être toi-même, je pense que c’est TikTok. C’est ça qui fait que tu vas aller rejoindre ton public, surtout chez les jeunes! 

L’authenticité, l’humilité, la connexion… Il faut être là pour les bonnes raisons. Si tu veux une communauté, c’est parce que tu veux connecter avec des gens. 

—Sophie Barnabé 

Et vous, utilisez-vous les réseaux sociaux pour vous adresser aux élèves du réseau collégial? Suivez-vous des créateurs de contenus à saveur pédagogique? Partagez le tout avec nous dans la zone de commentaires! 

À propos de l'auteure

Catherine Rhéaume

Catherine Rhéaume est éditrice et rédactrice pour Éductive (auparavant Profweb) depuis 2013. Elle est enseignante de physique au Cégep Limoilou. Elle est également auteure de différents cahiers d’apprentissage pour la physique et pour la science et la technologie au secondaire. Son travail pour Éductive l’amène tout naturellement à s’intéresser à la pédagogie numérique et à l’innovation pédagogique.

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Jean-Christophe Desrosiers
Jean-Christophe Desrosiers
18 novembre 2025 9h18

Pour l’avoir maintenant comme supérieure, je peux confirmer que la personne qu’on voit dans les vidéos est la même comme directrice. Sa bienveillance et son empathie font du bien dans les moments sombres que traversent l’éducation supérieure.