À l’automne 2025, nous avons jumelé le cours de canot-camping (éducation physique 103) donné par Christophe et Olivier au cours de littérature québécoise (littérature 102) donné par Alexis et Vincent. Nous avons orienté nos cours autour d’une expédition de canot-camping de 3 jours, pendant la fin de semaine de la fête du Travail. Cette sortie mêle apprentissage de techniques de canot et ateliers littéraires. Elle donne lieu ensuite à la rédaction d’un récit de voyage qui inclut un retour sur les notions du cours d’éducation physique et des éléments de création littéraire produits durant la sortie.
Nos 2 cours s’entremêlent entièrement, dans une réelle démarche interdisciplinaire. Nous avons tous les 4 fait en sorte de tirer pleinement profit du contact avec la nature pour offrir des expériences pédagogiques marquantes.

Notre site de camping pour la 2e nuit de notre expédition

Quelques élèves en canot
6 ateliers géopoétiques
Pour la sortie, les enseignants de littérature ont préparé 6 «ateliers géopoétiques» qui ont été réalisés par les élèves pendant l’expédition de 3 jours. Ce sont des activités liées à l’atteinte de la compétence du cours de français qui tiraient parti du contexte en plein air du cours.
Plusieurs élèves s’attendaient sans doute, en s’inscrivant dans le cours, à ce que la portion «littéraire» de l’expédition consiste à s’asseoir dans le sable et à écouter des exposés magistraux… Bref, suivre un cours traditionnel, mais de façon moins confortable, sans que l’enseignant n’ait accès à un tableau ou à un écran et sans pouvoir prendre des notes efficacement. Au contraire: Alexis et Vincent n’ont pas cherché à transposer leurs cours traditionnels dans la forêt. Ils ont plutôt voulu se servir de l’extérieur pour enrichir leur cours et réaliser des activités qu’ils ne peuvent pas faire dans une classe traditionnelle.
Les ateliers de littérature étaient vraiment bien, car ils n’auraient pas pu être faits en classe. La nature m’a vraiment inspirée.
— Une personne étudiante
Par exemple, l’un des ateliers, intitulé Marie-Victorin sur le Ritalin, consiste, pour les élèves, à décrire une plante à la façon de La Flore laurentienne. Puis, les autres élèves doivent identifier la plante évoquée par chacun des textes.

Une étudiante pendant l’atelier de description d’une plante
Un autre atelier consiste à décrire tout le paysage visible à un endroit précis en 2 phrases.
Tous ces ateliers se basent sur le principe que l’inspiration vient plus facilement en plein air, que dans une classe qui peut être un lieu stérile où la pensée peine à s’évader hors des murs qui l’encadrent.

Une étudiante au travail
Éviter les évaluations sur place pour une expérience humaine
Certaines personnes embarquent dans un canot pour la 1re fois le jour du départ de notre expédition. Christophe et Olivier font en sorte que les élèves progressent le plus possible à l’intérieur des 3 jours de l’expédition puisque ceux-ci n’ont pas d’autres occasions de se pratiquer à l’extérieur du cours (Olivier et Christophe n’ont pas accès à des canots à d’autres moments que durant la sortie). Les élèves doivent expérimenter autant la position à l’avant du canot que celle à l’arrière, et doivent pratiquer différents coups de pagaie. La fin de semaine se termine par la descente d’un rapide R2, que l’on prépare et affronte ensemble. L’expédition comporte également l’apprentissage de plusieurs notions en lien avec une expédition en plein air, telles que l’alimentation, la conception d’un plan d’urgence et l’éthique.
Christophe et Olivier n’évaluent ni la technique ni les performances des élèves pendant la sortie. L’expédition est un laboratoire, une expérimentation, qui donne lieu à une réflexion par la suite. Et c’est cette réflexion, cette analyse réalisée calmement en classe, qui fait l’objet d’une évaluation. Cette approche se veut en phase avec les recommandations du rapport du Conseil supérieur de l’éducation, Évaluer pour que ça compte vraiment [PDF], qui encourage à laisser plus de place à l’erreur, à utiliser l’erreur comme source d’apprentissage.
J’ai aimé que nous soyons constamment en quête d’amélioration et que des conseils nous soient donnés tout au long de la fin de semaine.
— Une personne étudiante
Contes et chansons
Le 1er soir, Alexis a récité par cœur Les marionnettes, un conte de Louis Fréchette qui parle des aurores boréales. Le 2e soir a été consacré à des chansons autour du feu. Alexis et Vincent ont entre autres interprété une chanson dont ils ont coécrit le texte et la musique intitulée La Gens-de-terre. Cette chanson relate en 12 minutes une précédente expédition rocambolesque qu’ils ont réalisée sur la rivière du même nom. Les élèves ont ri de bon cœur. Alexis et Vincent ont également chanté a capella et en harmonie leur mise en musique du poème Liminaire d’Alfred DesRochers. Cette soirée a été nommée par plusieurs élèves comme l’un des moments forts du cours. Les soirées passées en plein air sont des moments idéaux pour créer des liens pédagogiques entre les enseignants et les élèves et surtout pour faire des apprentissages durables à cause des afférences positives liées à l’environnement, au feu, à la musique et au moment passé ensemble.
La soirée au feu avec les guitares était incroyable! C’est mon moment préféré de la sortie.
— Une personne étudiante

Tout le monde autour du feu
L’imposition d’une déconnexion numérique
Nous avions demandé aux élèves de vivre une déconnexion numérique pendant l’expédition. Quand nous l’avons annoncé en classe avant l’expédition, cela a suscité un peu d’anxiété. Toutefois, nous tenions à cette déconnexion numérique, dans le but de permettre une connexion avec la nature. Nous permettions aux élèves de contacter leurs familles à certains moments spécifiques (après tout, nos élèves sont assez jeunes et l’expédition peut susciter des inquiétudes).
Nous nous rappelons d’une étudiante qui nous a dit qu’au retour de l’expédition, elle était convaincue d’avoir «manqué plein d’affaires», mais qui a finalement constaté que ce n’était pas le cas du tout. Cela l’a amenée à désactiver les notifications sur son cellulaire et à se dire qu’elle prendrait des nouvelles quand ça lui conviendrait, que l’urgence qu’elle croyait perpétuelle n’existait pas.
Un des points forts est la déconnexion totale du monde virtuel et la reconnexion avec le monde réel. J’ai adoré mes rencontres et être submergé par la nature.
— Une personne étudiante
Nous observons dans nos classes depuis quelques années que les élèves ne se parlent presque plus, tous et toutes sont absorbés par leur téléphone. Pendant l’expédition, les élèves n’ont pas l’option de regarder leur téléphone: ils et elles sont en quelque sorte forcés de socialiser et de discuter ensemble, et ils et elles y reprennent très vite goût!

La météo a été clémente avec nous pendant la fin de semaine et a permis la baignade
Pour vrai, notre classe est vraiment, vraiment soudée. Au cégep, généralement, même à la fin d’une session, il y a des gens dans ma classe à qui je n’ai jamais parlé. Là, je rentre dans mon cours, et je vois tout le monde, et ce sont tous des amis…
—Jaffar Dounia, un étudiant du cours cité dans un article du journal Le Devoir au sujet de notre cours

Une étudiante met son équilibre à l’épreuve.
Renforcer la relation entre les enseignants et les élèves
Dans un cours comme celui-là, la relation enseignant-élève est complètement différente de ce qu’elle est dans un cours traditionnel en classe. Le fait que nous partagions des moments de vie plus informels permet d’établir un lien précieux avec le groupe, véritable tremplin vers la motivation et l’engagement. Ces heureuses dispositions nourrissent en retour notre travail d’enseignant et galvanisent toute l’équipe.
J’ai aimé le côté chaleureux. L’opportunité de discuter avec les enseignants les rendait plus humains et moins comme des gens présents pour nous noter.
— Une personne étudiante

Rédaction dans des canots
Un vrai mariage plutôt que 2 cours en parallèle
Un des éléments qui a facilité la réalisation de notre projet, c’est que nous avons pu jumeler 2 cours qui existaient déjà (plutôt que d’avoir à monter un nouveau plan-cadre, etc.). Cependant, malgré que nous avions 2 plans de cours différents, dès le début de notre travail, nous souhaitions éviter qu‘Expédition littéraire ne soit, finalement, que 2 cours en parallèle. Nous ne voulions pas simplement faire une sortie commune: nous voulions vraiment créer un mariage entre nos 2 disciplines.
Au cégep de Saint-Jérôme, le cours de littérature 102, Littérature et imaginaire, est le 3e de la séquence et aborde la littérature québécoise de ses origines à 1980. Comme le cours porte sur l’imaginaire et les diverses représentations du monde, cela fait de lui le cours parfait pour notre projet. Le corpus choisi permet, entre autres, l’étude de récits d’aventure ou de récits d’expédition écrits pendant la période d’exploration par voies navigables du territoire associé à la Franco-Amérique.
Le cours de canot-camping, lui, est un cours d’éducation physique 103. Ainsi, plusieurs élèves suivent (ou peuvent suivre) ces 2 cours en même temps, dans la maquette de leur programme. Cela a facilité le recrutement des élèves. (Dans un tout autre ordre d’idée, notons que le fait que ce soit des cours qui se donnent en 2e ou en 3e année d’études a fait en sorte que les élèves qui participaient étaient un peu plus matures et autonomes, ce qui facilite l’organisation et diminue les risques.)
De plus, les frais supplémentaires associés au cours Expédition littéraire (pour la location des canots et le transport en autobus) sont les mêmes que ceux du cours existant de canot-camping. Cela a simplifié les démarches auprès de l’administration du cégep.
Finalement, plus que tout, le fait que tous les enseignants impliqués dans le projet avaient de grandes affinités a transparu et a influencé positivement l’ambiance du cours et de la sortie! Il s’agit d’ailleurs d’un élément crucial pour que la mise en place d’un projet multidisciplinaire soit agréable pour tout le monde, autant pour les enseignants que pour les élèves.
Un élément positif que je retiens est la fluidité des transitions entre le canot et les activités littéraires.
— Une personne étudiante
L’horaire des élèves
Les cours d’éducation physique et de littérature partageaient les mêmes cases horaires. Le cours de littérature est un cours de 60 heures par session, tandis que celui d’éducation physique est de 30 heures. Nous avons donc rencontré les élèves un total de 90 heures dans la session, mais la répartition des heures entre les cours a varié. La sortie de 3 jours, lors de la fin de semaine de la fête du Travail, a été comptabilisée pour 30 heures-contact (18 en éducation physique et 12 en littérature). Il y a eu, en outre, 5 heures de cours par semaine pendant 12 semaines, le cours se terminant donc un peu avant les cours réguliers. Le cours d’éducation physique a été donné de façon plus intensive avant la sortie, et celui de littérature s’est étalé plus longtemps après la sortie.
Répartition des heures de cours pendant la session |
||
|---|---|---|
| Semaine | Heures
Éducation physique |
Heures
Littérature |
| 1 | 4 | 1 |
| 2 | 4 | 1 |
| Sortie | 18 | 12 |
| 3 | 2 | 3 |
| 4 | 2 | 3 |
| 5 | 5 | |
| 6 | 5 | |
| 7 | 5 | |
| 8 | 5 | |
| 9 | 5 | |
| 10 | 5 | |
| 11 | 5 | |
| 12 | 5 | |
| Total | 30 | 60 |
Entre les murs du cégep, les 42 élèves formaient 2 groupes de 21, chacun avec Christophe ou Olivier comme enseignant d’éducation physique et Alexis ou Vincent comme enseignant de littérature. Cependant, pour la sortie, nous avons coenseigné.
L’enseignant d’éducation physique et l’enseignant de littérature jumelés au même groupe d’élèves étaient présents tous les 2 en classe pendant les heures de cours lors des 4 premières semaines de la session et se divisaient les heures d’enseignement. Puis, à partir de la 5e semaine, le cours d’éducation physique était terminé et l’enseignant de littérature poursuivait seul avec les élèves.
Dans le cours de canot-camping existant, la sortie dure 2 jours seulement. Pour Expédition littéraire, comme on a libéré des heures de canot chaque jour pour faire de la place à des activités de littérature, nous avons étalé la sortie du cours sur 3 jours, pendant la fin de semaine de la fête du Travail.
Accompagnement pendant la sortie
Pendant la sortie, les enseignants de littérature ne pagayaient pas beaucoup avec les élèves, car ils devaient souvent prendre de l’avance pour préparer les sites des prochaines activités.
Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvions pas être seulement 2 personnes qualifiées pour accompagner 21 canots de personnes étudiantes débutantes. Cela aurait été dangereux, mais cela aurait aussi laissé trop peu d’occasions à Christophe et Olivier d’offrir des rétroactions à chaque élève sur sa technique. Nous avions donc 2 autres accompagnateurs qualifiés avec nous, dont l’un est enseignant d’éducation physique dans un autre collège (Zachary Quintal-Duchesne, au Collège Brébeuf) et l’autre, un guide (Samuel Deschênes, de l’entreprise Plein Air Libre d’Esprit), collabore avec Olivier et Christophe depuis plusieurs années. Il y avait également Zoé Turcotte, une ancienne étudiante du collège qui œuvre maintenant dans le domaine de l’intervention par le plein air, et François Guénette, enseignant de littérature et photographe amateur, venu bénévolement accompagner le groupe.
Nous divisions donc les élèves en sous-groupes, chacun avec un accompagnateur. Les sous-groupes progressaient à différentes vitesses et faisaient les ateliers littéraires à tour de rôle (ou 2 sous-groupes à la fois), quand ils arrivaient là où les enseignants de littérature les attendaient. Nous faisions périodiquement une rotation des accompagnateurs de chaque sous-groupe, pour que chaque personne ait la chance de recevoir des rétroactions de tous les accompagnateurs (en particulier de la part d’Olivier et Christophe, comme ce sont leurs enseignants).
C’est certain qu’il ne faut pas compter ses heures quand on donne ce genre de cours. Par exemple, la sortie dure 72 heures, mais n’est comptabilisée que comme 18 heures de cours d’éducation physique. Il faut aimer ce qu’on fait!
Mise en place du projet
S’apprivoiser
Chistophe et Olivier croisaient souvent Alexis au cégep et ils avaient eu l’occasion d’apprendre à se connaître au fil des années. Ils l’ont invité pour qu’il agisse comme accompagnateur dans leur cours de randonnée-camping et de canot-camping. À ce moment, Alexis, qui fait souvent du canot, notamment avec Vincent et un autre enseignant de littérature, avait déjà l’idée de réaliser une activité en canot avec des élèves de littérature. En les accompagnant, il a compris le concept de ces cours d’éducation physique, la préparation qu’ils faisaient avec les élèves en amont, etc. Cela nous a permis d’imaginer en équipe comment nous pourrions arrimer nos 2 cours.
Olivier et Christophe réalisent plusieurs projets au collège avec des enseignants et des enseignantes de différentes disciplines. À leur avis, l’une des bases du succès d’un projet est que toutes les personnes impliquées s’entendent bien. Après avoir passé du temps ensemble, nous avons pu confirmer que c’était le cas et nous étions confiants d’aller de l’avant!
Présenter notre projet à nos départements et au collège
Christophe et Alexis ont travaillé ensemble pour produire un document synthèse pour présenter le projet à leurs départements respectifs et à toutes les autres instances du collège impliquées (Direction des études, Service du cheminement et de l’organisation scolaires, syndicat). La direction n’a pas du tout été frileuse et nous a vivement encouragés à aller de l’avant. Il faut dire que la proximité avec la nature est l’une des cartes de visite de notre région et de notre cégep, et qu’un projet qui met cela en valeur avait tout pour plaire.
Nous avons tout de même dû prévoir tous les cas de figure. Par exemple: qu’arrive-t-il à une personne étudiante qui se blesse juste avant la sortie et ne peut pas venir? Réponse: elle est invitée à se joindre à un autre groupe de littérature 102 et à un autre groupe d’éducation physique 103 (si possible le cours de canot-camping régulier, dont la sortie se déroule un peu plus tard que la nôtre). Et si un prof est malade? Nous avons des remplaçants désignés dans nos départements respectifs.
La sécurité est évidemment un enjeu pendant ce type d’expédition: nous apportons des sacs de couchage supplémentaires chauds en cas de nuits froides; de l’EpiPen pour les élèves allergiques (et nous savons à l’avance qui pourrait en avoir besoin), etc. Olivier et Christophe ont un plan d’évacuation en cas d’urgence et ont suivi des formations de secourisme en milieu éloigné.
Recruter des élèves
À la session précédente, Alexis a fait la tournée des classes du cours de littérature 101 afin de présenter le projet d’Expédition littéraire et de voir s’il y avait des élèves qui désireraient s’inscrire. Nous avons eu plus de 90 courriels de personnes intéressées. Cet engouement a aidé à convaincre le Service du cheminement et de l’organisation scolaires de donner son aval à notre projet.
Le cours ne pouvait être suivi que par des personnes étudiantes qui devaient à la fois être inscrites aux cours littérature 102 et éducation physique 103. De plus, comme l’horaire de cours des élèves des programmes techniques peut être très chargé, il était souvent impossible de faire entrer les 5 heures de notre cours dans leurs plages de disponibilités. C’est donc pourquoi, au final, 42 élèves ont suivi le cours avec nous.
Le cours n’était pas proposé dans la liste de cours au choix pendant la période d’inscription régulière; les élèves devaient absolument nous avoir contactés par courriel pour pouvoir s’inscrire. Aussi, ceux et celles qui nous ont signalé leur intérêt ont quand même dû sélectionner un cours d’éducation physique «ordinaire» lors de la période de choix de cours, afin qu’ils ou elles aient un plan B s’ils ou elles ne pouvaient finalement pas participer à Expédition littéraire.
Tester sur le terrain
Une fois qu’on a su que le cours serait offert à l’automne, nous sommes partis tous les 4 pour aller tester le parcours et repérer les lieux où les ateliers pourraient prendre place. Nous avons aussi expérimenté les ateliers littéraires, ce qui nous a permis de voir si la connexion entre le travail demandé et l’environnement dans lequel il était réalisé était suffisamment forte.
Pour Olivier et Christophe, comme enseignants d’éducation physique, connaitre les activités littéraires que les élèves réaliseraient a beaucoup clarifié leur vision du cours et leur a permis d’offrir un meilleur encadrement aux élèves. Ça a été l’une des clés pour solidifier le mariage de nos cours et nous éviter d’offrir 2 cours en parallèle.
Un récit de voyage comme outil d’évaluation commun dans les 2 disciplines
Au retour de la sortie, les élèves devaient rédiger un récit de voyage au sujet de leur expérience avec une approche littéraire. Ils et elles pouvaient adresser leur texte à la personne de leur choix sur le ton qui leur plaisait. Par exemple, une étudiante a rédigé son texte comme si elle était une princesse qui avait été kidnappée. Plusieurs ont adressé leur récit à une personne décédée; une étudiante a écrit à sa grand-mère atteinte d’Alzheimer. Les résultats ont été souvent captivants et parfois même très touchants. Christophe a pleuré 2 fois en corrigeant, ce qui n’est pas habituel en éducation physique! Pour Olivier et Christophe, c’était agréable de faire changement des travaux et comptes-rendus très formatés.
Pour chaque élève, le récit de voyage était corrigé à la fois par l’enseignant de littérature et l’enseignant d’éducation physique. Chacun évaluait les contenus concernant sa discipline.
En éducation physique, Olivier et Christophe ont évalué:
- la planification du menu
Les élèves étaient placés en équipe de 4 ou 5, et chaque personne était responsable de la planification et de la préparation d’au moins un repas pour son équipe. Les repas devaient être prévus en respectant les règles vues en classe afin de pouvoir être conservés au moins 5 jours sans réfrigération (par déshydratation, par exemple).
Pour la plupart, c’était une 1re expérience de préparation de repas de ce genre. Ils n’ont pas évalué la présentation ou le goût des repas produits, mais plutôt la capacité des élèves à autoévaluer leur processus de planification. - la planification de l’équipement
Ils expliquent très bien aux élèves, avant de partir, comment sélectionner l’équipement à apporter pendant le voyage. De même, ils n’évaluent pas la qualité de cet équipement une fois sur place, mais plutôt la capacité de l’élève à poser un regard réflexif sur ses choix. - quelques notions techniques
Les enseignants d’éducation physique avaient préparé des vidéos pour montrer aux élèves différents coups de pagaie possibles, image par image, afin de les préparer à pagayer une fois rendus à la rivière. Et là encore, ce n’était pas la performance qui comptait.
Comme l’analyse réflexive se cache à l’intérieur d’un récit littéraire, elle peut prendre différentes formes, mais Christophe et Olivier ont su trouver les contenus qui les intéressaient. Au départ, ils avaient demandé aux élèves d’identifier les portions de leur texte qui concernaient le cours d’éducation physique par une étoile. Cependant, ils ont fini par lire tous les textes au complet, car c’était vraiment mieux pour comprendre le contexte… et aussi parce que les textes étaient très intéressants!

Le début du récit de voyage de Marilou Théorêt, une étudiante du cours (page 1)

Le début du récit de voyage de Marilou Théorêt, une étudiante du cours (page 2)
En éducation physique, l’évaluation finale du cours consistait à concevoir un plan d’expédition complet adapté aux capacités de chaque élève:
- quels types de rivières ils et elles seraient raisonnablement capables de descendre dans le futur
- quels types de rapides ils et elles seraient capables d’affronter
- les distances qu’ils et elles seraient capables de parcourir chaque jour pendant une expédition future
- la position dans le canot qu’ils et elles seraient capables d’occuper efficacement en fonction de leur expérimentation lors de l’expédition de groupe et des types de rapides à franchir.
Pour la portion littéraire du cours, les élèves avaient lu avant de partir en canot le récit d’un prêtre parti explorer le nord de l’Ontario en canot avec des Autochtones au 19e siècle. Ce récit polymorphe, mariant géographie, anthropologie et poésie, pouvait servir d’inspiration aux élèves pour la rédaction de leur propre récit au retour du voyage.
En littérature, le voyage servait de source d’inspiration pour la suite du cours. De plus, les textes produits au cours de certains des ateliers devaient être réinvestis dans les récits de voyage. Par exemple, les 2 phrases produites dans l’atelier de description du paysage pouvaient parfois être reprises telles quelles dans la production écrite. Ainsi, au retour du voyage, une bonne partie du récit pouvait parfois être déjà prête. La 1re tâche à laquelle s’attelaient les élèves pour la portion «littérature» du cours au retour du voyage était de planifier leur récit pour visualiser comment les différents éléments produits s’imbriqueraient les uns aux autres.
Plus tard dans la session, les élèves ont lu (et analysé) Les engagés du Grand Portage de Léo-Paul Desrosiers et des extraits d’œuvres de Félix-Antoine Savard, de Jean Désy, de Natasha Kanapé Fontaine et de Monique Proulx; des textes québécois dans lesquels la nature occupe une place importante.
Briser les silos disciplinaires et sortir de la classe
Pendant l’expédition, nous avons vraiment senti le plaisir des jeunes à canoter en pleine nature, mais aussi à rédiger les textes dans le cadre des ateliers. Les élèves étaient investis dans leur rédaction. Le cours a ancré la littérature dans le concret et a contribué à la valoriser. De l’autre côté, le mariage du cours de canot-camping à un cours de littérature lui a ajouté une profondeur culturelle très pertinente. C’est gagnant-gagnant!
Le plaisir des activités de plein air ne vient pas que de l’application de gestes techniques, c’est surtout le rapport à l’environnement. Le projet Expédition littéraire permet de prendre conscience de ce rapport et de le mettre en mots.
— Zachary Quintal-Duchesne, enseignant d’éducation physique au Collège Brébeuf et accompagnateur de notre sortie
D’ailleurs, à cet effet, notre projet rejoint 2 des recommandations du rapport Regard croisé sur les conditions de réussite éducative sur les premiers cours de littérature et de philosophie [PDF]:
- transposer les visées de la formation générale hors de la classe
- briser les silos disciplinaires
Les silos disciplinaires que nous pourrions briser avec ce genre d’activités sont nombreux. Dès notre retour de la sortie, nous nous sommes tout de suite demandé avec quelle nouvelle discipline nous pourrions collaborer dans le futur!
Une expérience à transposer… sans avoir à viser particulièrement grand!
Ce que nous tenons à souligner, c’est que l’essence de notre expérience ne se trouve pas dans la nourriture déshydratée et les forêts éloignées. Si notre expérience vous intéresse, mais que vous ne vous sentez pas prêts ou prêtes à partir pendant 3 jours loin de tout avec un groupe d’élèves, vous avez quand même un monde de possibilités devant vous! Vous pouvez faire une sortie d’une journée avec un ou une collègue d’une autre discipline dans un parc ou une forêt urbaine proche de votre collège. Ou bien vous pouvez simplement consacrer une seule séance de l’un de vos cours à une sortie à l’extérieur de votre classe.
Pourquoi pas un mariage entre un cours de physique thermodynamique et un cours de plongée sous-marine? Un cours de philosophie et un cours de randonnée pédestre? Un cours de littérature et un cours d’arts visuels?
Il y a également d’autres formules envisageables que 2 cours crédités jumelés.
Par exemple, l’un des cours d’éducation physique de notre collège prend la forme d’un voyage de randonnée de 2 semaines au Costa Rica. Une enseignante ou un enseignant de biologie accompagne le groupe pour étudier la biodiversité et l’écologie du lieu. Cela ne fait pas l’objet d’un cours de biologie reconnu dans le programme de Sciences de la nature, mais rappelle les notions acquises dans le cadre du cours Évolution et écologie. Il s’agit d’ailleurs d’une occasion en or pour faire des liens théorie-pratique directement sur le terrain.
Par ailleurs, en Techniques d’éducation à l’enfance (TÉE), un cours d’éducation physique donné par Olivier est axé sur le cyclotourisme et prend la forme d’un voyage au Danemark de 11 jours. Une enseignante de TÉE accompagne le groupe pour faire avec lui des visites permettant aux élèves d’enrichir leurs connaissances au sujet du modèle scandinave de l’approche par la nature, sans que cet aspect du voyage ne fasse l’objet d’un cours crédité. Il s’agit ici encore d’une occasion pour faire des liens théorie-pratique en plus de permettre aux élèves de s’inspirer de modèles éducatifs différents.
Et vous, réalisez-vous des projets pédagogiques interdisciplinaires dans votre collège? Ou alors, enseignez-vous parfois en plein air en tirant partie de votre environnement? Nous voulons lire vos expériences dans la zone de commentaires!
Un projet véritablement remarquable.
Les étudiantes et les étudiants ont grandement apprécié cette magnifique réalisation.
Bravo pour ce projet rassembleur et inspirant. Une belle aventure pour les personnes étudiantes et pour les enseignants…
Ayant déjà donné le cours de cannot-camping, je dois dire que ce récit de pratique est vraiment remarquable. Il illustre parfaitement comment sortir du cadre traditionnel de la classe pour rendre la formation et les apprentissages plus authentiques. Félicitations pour cette belle initiative et pour avoir montré une nouvelle voie à suivre !