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27 octobre 2023

La littératie des futurs | Et si… des enseignants-robots exerçaient au Québec

La littératie des futurs

Depuis 2012, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) s’engage activement à soutenir la littératie des futurs. La littératie des futurs est une compétence essentielle que nous devons acquérir en tant que pédagogues pour préparer nos étudiants et nos étudiantes à un monde en constante évolution.

Avez-vous déjà entendu l’acronyme VUCA? Les 4 lettres désignent un monde de plus en plus:

  • volatil
  • incertain (uncertainity)
  • complexe
  • ambigu

Cet acronyme a vu le jour aux États-Unis en 1987 pour dépeindre le monde de l’après-guerre froide. L’armée américaine s’est inspirée de l’ouvrage Leaders: The Strategies for Taking Charge [en anglais], écrit par des chercheurs américains Warren Bennis [en anglais] et Burt Nanus [en anglais], en 1985. L’armée américaine a décidé d’incorporer le concept de VUCA dans son programme de formation des officiers, dans le but de les sensibiliser aux spécificités des contextes auxquels ils seront confrontés tout au long de leur carrière.

De nos jours, l’acronyme VUCA est utilisé dans le domaine du management pour caractériser l’ère complexe dans laquelle nous vivons. Les défis mondiaux nécessitent une approche plus inclusive et plus agile pour la conception de politiques et la prise de décisions.

C’est dans ce contexte que l’usage de la littératie des futurs entre en jeu. En s’appuyant sur l’art de l’anticipation, la compétence de littératie des futurs renforce notre capacité à façonner des politiques et des systèmes résilients capables de résister aux chocs et de s’adapter pendant longtemps.

Je me suis inspirée du dossier de l’UNESCO sur la littératie des futurs et du modèle de la littérature d’anticipation pour donner vie à des scénarios futuristes sur l’enseignement. (J’ai aussi exploité mon penchant pour l’exploration des mondes alternatifs de Marvel [en anglais]!) Les récits prospectifs «Et si…» peuvent être un moyen :

  • d’ouvrir à l’imagination
  • d’aider à renforce notre aptitude à nous préparer
  • d’innover face au changement.

En somme, les récits «Et si…» se reposent sur le développement de la littératie des futurs, qui est une compétence cruciale pour l’éducation. Ils préparent le corps enseignant et les élèves à devenir des penseurs agiles, capables de naviguer avec succès dans un monde en constante mutation. Ainsi, les récits «Et si…» ont pour objectif d’inciter à une réflexion prospective approfondie sur l’avenir de l’éducation.

Je vous propose ici mon 1er récit «Et si…», dans lequel j’imagine que l’année 2050 marque un tournant décisif dans l’histoire de l’éducation au Québec puisqu’un nouveau cégep va enfin utiliser 15 robots-enseignants pour donner des cours pratiques. Ce bref récit de science-fiction invite à explorer une réalité alternative. Il offre l’opportunité de contempler divers futurs de l’enseignement et susciter des questionnements sur les progrès technologiques et leurs impacts, incitant à une réflexion prospective approfondie sur l’avenir de l’éducation.

Et si…

Les enseignants-robots vont exercer pour la 1re fois au Québec!

La 1re cohorte

Le mercredi 21 août 2050 marque le début de ma 1re journée au cégep et c’est un moment décisif dans ma vie d’étudiante! Je ressens une immense fierté à l’idée de faire partie de la 1re cohorte du Cégep du Futur, le tout 1er établissement d’enseignement supérieur entièrement numérique et dans lequel les cours sont délivrés principalement par des robots-enseignants.

Mes parents ont fait énormément d’efforts pour que je puisse participer à cette aventure! Obtenir tous les prérequis n’a pas été évident, mais on y est arrivé.

Voici une petite liste de ce que nous avons dû réaliser pour que je fasse partie de la 1re cohorte du Cégep du Futur:

  • On a injecté une micropuce (un petit implant électronique de la taille d’un grain de poivre) dans mon poignet. Cela permettra aux services de santé éducatifs d’activer mon jumeau numérique pour surveiller mes signes vitaux ainsi que ma santé mentale et de m’accompagner au mieux dans mon parcours scolaire.
  • J’ai signé le consentement de gestion de mes données personnelles par l’établissement et j’ai autorisé les interactions avec les robots-enseignants.
  • J’ai envoyé mon test ADN qui permettra au besoin de faire une demande de réécriture génomique s’il y a une divergence avérée dans mon code génétique qui défavoriserait mon parcours scolaire de ma descendance.
  • J’ai transmis mon portfolio numérique, qui me suit depuis mon entrée à l’école. Cela a permis aux équipes éducatives de déterminer mon profil d’apprenante et de me suggérer les cours qui me permettront le mieux d’atteindre mes objectifs.

Vous savez, je veux devenir chirurgienne orthopédiste transhumaniste: pour cela, je dois absolument réussir mes cours au cégep et avoir l’aval du comité d’évaluation qui décidera de mon entrée à l’université après l’analyse de mon jumeau numérique.

En attendant, la situation géographique de mon nouveau cégep est magnifique!

Situé dans la petite ville paisible de Chambord, au bord du lac Saint-Jean, le cégep est niché au pied d’une colline entourée de bosquets et de petits étangs. Il y a aussi un dôme pour la microagriculture qui fournira les denrées qui permettront d’alimenter la salle de repas du cégep.

Technologies de pointe

L’établissement est le résultat d’un projet qui a longuement été réfléchi. C’est un concept unique au monde, qui exploite les meilleures technologies disponibles dans le domaine de l’éducation:

  • l’intégration de la biotechnologie dans le système éducatif
  • la fusion de l’humain et de la machine, qui a créé des humains augmentés
  • l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) pour accompagner les mentors éducatifs

Bien sûr, l’IA a progressé au point où elle peut remplacer les enseignants et les enseignantes dans de nombreuses matières. Le cégep a donc décidé de franchir le pas et d’introduire des robots-enseignants dans toutes les filières.

La résistance de nombreuses communautés éducatives a bloqué le projet pendant des années en faisant fi du déclin des inscriptions dans les établissements d’enseignement supérieur. On a beaucoup parlé d’éthique au début, de protection de données, de biais, et puis, petit à petit, la technologie a permis de résoudre de nombreux problèmes causés avant tout par l’humain grâce à l’apprentissage profond. Les machines ont elles-mêmes fini par comprendre comment apprendre comme des humains, puis elles ont fait des suggestions des propositions que l’humain a acceptées. Aussi, en l’espace de 10 ans, les inscriptions dans les établissements du réseau de l’éducation et de l’enseignement supérieur ont décliné de manière significative.

La résistance

Mes parents se souviennent encore de l’annonce officielle du projet. À l’époque, la transition a immédiatement suscité la controverse parmi les élèves et le corps professoral.

Les enseignants et les enseignantes craignaient pour leurs emplois et les valeurs portées par l’éducation, tandis que les élèves redoutaient de perdre l’interaction humaine qui faisait partie intégrante de l’expérience collégiale.

Le groupe les « Gardiens de l’éducation » s’est formé pour résister à cette grande révolution numérique. De grands rassemblements ont eu lieu, des manifestations pacifiques, des pétitions et même des débrayages de plusieurs mois pour faire pression sur les décideurs et décideuses.

Malgré les protestations, le projet du Cégep du Futur a fait son chemin. Notre enseignement est réparti en 2 phases:

  • les phases théoriques, conduites par les robots-enseignants
  • les phases de pratique, de partage et de codéveloppement, gérées par le personnel enseignant.

Ces 2 phases ont été conçues, codéveloppées et surveillées par toute une équipe éducative.

Les 1res semaines ont été difficiles. Les élèves se plaignaient du manque de chaleur humaine, du caractère impersonnel des robots-enseignants et de leur absence d’empathie et d’intelligence émotionnelle. Puis, au fil du temps, les robots se sont adaptés et ont personnalisé leur enseignement en fonction des besoins de chaque élève. Nos résultats scolaires se sont améliorés et les enseignants et enseignantes ont eu vraiment le temps de nous connaitre et de devenir de véritables mentors et mentores pour nous.

Des défis inattendus

Un jour, en plein milieu de la session d’hiver, des problèmes inattendus sont survenus. Les robots-enseignants, piratés, véhiculaient des informations complètement abracadabrantes, ce qui a entraîné des perturbations majeures dans l’établissement.

Les autorités suspectaient les « Gardiens de l’éducation » et la direction du cégep a fait appel à des IA en cybersécurité pour renforcer la défense du système. Les robots-enseignants ont été mis à jour avec des logiciels de sécurité améliorés. Mais cet événement nous a marqués.

Avec le soutien de mes parents, nous avons tout mis en œuvre pour que je puisse réussir. La technologie jouera un rôle essentiel dans tous les aspects de mon développement professionnel. Je m’efforcerai d’être une citoyenne exemplaire capable de résoudre des problèmes, d’utiliser ma métacognition, d’exceller dans tous les domaines où je suis bonne. Tout cela dans l’espoir d’un monde idéal, dans la meilleure des réalités.

À propos de l'auteure

Florence Sedaminou Muratet

Inspirée par la conviction que l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde, Florence Sedaminou Muratet a forgé un solide parcours académique en anthropologie et en éducation. Avec plus de 20 ans d’expérience, elle a non seulement enseigné le français langue seconde et les sciences humaines mais a aussi intégré très tôt dans ses cours l’interculturalité et la pédagogie numérique. Ses contributions majeures incluent la refonte de programmes éducatifs, où elle a habilement intégré des approches pluridisciplinaires et des technologies numériques, améliorant significativement l’expérience d’apprentissage.

En tant que conseillère en pédagogie numérique chez Collecto, Florence se distingue par son travail pionnier dans l’implantation des technologies émergentes en éducation. Elle est particulièrement engagée dans l’exploration des applications et des implications de l’intelligence artificielle dans la société, contribuant activement à façonner l’avenir de l’éducation numérique.

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Jean Frigault
Jean Frigault
31 octobre 2023 13h15

Bonjour, J’aimerais savoir pourquoi vous avez écrit ce texte. J’avoue que son intention m’échappe. Vous pensez vraiment que c’est une bonne chose de remplacer des professeurs par des robots et que c’est l’un des buts que l’on devrait viser?

Florence S Muratet
Florence S Muratet
1 novembre 2023 9h55
Répondre à  Jean Frigault

Bonjour Jean et merci pour ce commentaire.
L’objectif de cet article fictionnel n’est pas de dire que l’équipe d’Éductive voudrait que les robots remplacent les enseignants, au contraire ! Il s’agit de proposer plusieurs scénarios fictionnels afin de susciter des réflexions comme vous le faites d’ailleurs! 😉
Actuellement, des essais sont faits en Asie, notamment à Hong Kong et Taiwan, pour l’usage d’une IA générative qui accompagnerait les ateliers pratiques en apprentissage des langues. 
Le scénario est futuriste et n’est pas écrit pour proposer des alternatives, mais pour réfléchir à des avenirs qui peuvent être possibles.
Sommes-nous préparés à cet avenir ? Pourrons-nous adapter nos pratiques ? Y a-t-il que du mauvais dans ces avancées technologiques ? À nous de voir et d’y réfléchir ensemble. Pour cela, il faut pouvoir s’y préparer, d’où le développement de la littératie des futurs et cette proposition de série d’articles fictionnels qui peuvent servir de base de réflexion.
Je vous invite à le partager et à en parler à vos collègues.