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20 octobre 2022

La pédagogie extérieure: enseigner en plein air

Donner un cours en plein air? Pourquoi pas! Enseigner à l’extérieur peut être bénéfique pour la santé physique et mentale des étudiantes et des étudiants, mais aussi pour le bien-être des enseignantes et des enseignants [en anglais]. Et, au-delà de cela, la pédagogie extérieure va souvent de pair avec une pédagogie active (dont les bienfaits ne sont plus à souligner [en anglais]) et permet de varier les contextes d’enseignement et d’apprentissage, dans une approche inclusive.

La pédagogie extérieure peut se vivre n’importe où, mais certains établissements, comme le Cégep de la Gaspésie et des Îles, se sont dotés d’infrastructures spécifiques: des classes extérieures.

Je me suis entretenue avec Amanda Emilie Côte Boudreau, conseillère pédagogique responsable du projet de classes extérieures au Cégep de la Gaspésie et des Îles, pour parler de ces classes et de la pédagogie extérieure.

Les classes extérieures du Cégep de la Gaspésie et des Îles

Le Cégep de la Gaspésie et des Îles a doté chacun de ses 4 campus de classes extérieures adaptées à leurs besoins spécifiques.

La classe extérieure du campus de Gaspé. Puisque la classe est située près des résidences du campus, des matériaux ininflammables ont été choisis pour le mobilier pour éviter que celui-ci ne soit confondus avec les sites pour feux extérieurs présents plus loin dans les sentiers de randonnée.

La classe extérieure du campus des Îles-de-la-Madeleine. Elle inclut un jardin communautaire, fréquenté par la communauté même en dehors des périodes d’ouverture du cégep.

La classe extérieure de l’École des pêches et de l’aquaculture du Québec. Un toit la rend utilisable même par temps pluvieux. Autour de la terrasse, des framboisiers et autres arbustes ont été plantés. Les variétés des plantes choisies ont été sélectionnées en gardant en tête que ces plantes devraient être capables de survivre sans que personne ne soit là pour s’occuper d’elles pendant l’été. Cette classe a été plus coûteuse et plus longue à construire que celles des autres campus. Lors de son inauguration, Amanda Emilie s’est rendue sur place pour animer une activité pédagogique afin de permettre aux enseignants et aux enseignantes d’explorer des façons d’utiliser l’installation.

L’une des 3 classes extérieures du campus de Carleton-sur-Mer, la plus classique des 3.

L’une des 3 classes extérieures du campus de Carleton-sur-Mer, la classe extérieure principale de ce campus. La classe a été inspirée par les classes flexibles, de plus en plus populaires dans les écoles primaires. Les plantes en pots qui décorent la classe ont été choisies parce qu’elles appartiennent à des variétés qui fleurissent à la rentrée.

L’une des 3 classes extérieures du campus de Carleton-sur-Mer: la classe-forêt, en pleine nature (mais juste à côté du cégep). Il n’y a ni tableau ni table.

Une classe extérieure… En avez-vous vraiment besoin?

Pas besoin de classe extérieure pour faire de la pédagogie extérieure! Au Cégep de la Gaspésie et des Îles, des enseignants et enseignantes de biologie ou de tourisme d’aventure, entre autres, donnent déjà des cours en plein air depuis de nombreuses années.

Seulement, une classe extérieure rend assurément certaines activités en plein air plus confortables.

Amanda Emilie m’a donné l’exemple d’une enseignante de mathématiques qui utilise très régulièrement la classe extérieure de son campus pour ses cours théoriques. Elle ne pourrait pas se passer de son tableau blanc et les élèves trouvent bien utiles les bancs et les tables pour faire des calculs et manier confortablement feuilles, crayons et calculatrices!

Cependant, elle m’a parlé aussi d’un enseignant qui, un jour où les classes extérieures de son campus étaient utilisées par d’autres, a tout simplement donné son cours dans l’espace extérieur où se trouvent les tables que plusieurs utilisent pour dîner. Au campus de Carleton, les enseignants et enseignantes peuvent emprunter un bac contenant de petits tableaux blancs portatifs (pouvant, par exemple, être utilisés par une équipe d’élèves pour prendre des notes), des feutres, des lingettes et des aimants. Cela suffit à réaliser une foule d’activités pédagogiques sans avoir besoin d’une classe extérieure «officielle»! Il demeure qu’au campus de Carleton, ce bac est souvent utilisé par les enseignants et enseignantes qui vont dans les classes extérieures «officielles».

À l’extérieur «mur à mur»?

Amanda Emilie m’a parlé d’une enseignante qui était intéressée par les toutes nouvelles classes à sa disposition, mais qui hésitait à se lancer. Amanda Emilie lui a suggéré d’utiliser la classe seulement pour présenter son plan de cours, pour l’essayer. L’enseignante a finalement tellement aimé son expérience qu’elle a passé tous les jours cléments à l’extérieur! «L’essayer, c’est l’adopter», comme on dit! Pour cette enseignante, la transition vers l’extérieur a été relativement simple étant donné qu’elle misait déjà beaucoup sur l’apprentissage actif. Certaines personnes pourraient avoir besoin de plus de temps pour adapter leurs cours.

Quoi qu’il en soit, on peut très bien exploiter la pédagogie extérieure pour une brève activité, sans même que ce soit pour une séance de cours entière, et encore moins pour une session en entier.

Par exemple, même sans classe extérieure, Steven Parent, enseignant d’anglais langue seconde au campus de Carleton-sur-Mer, faisait sortir ses élèves pour une activité. Il leur demandait de sortir dehors pour prendre avec leurs téléphones des photos illustrant un verbe d’action. Au retour en classe, les photos étaient projetées à l’avant et les élèves devaient décrire l’action en utilisant des verbes au present progressive.

Steven Parent a présenté son expérience lors d’un entretien avec Amanda Emilie, enregistré dans le cadre du balado Pédago grandeur nature, du Cégep de la Gaspésie et des Îles.

Entrevue de Steven Parent par Amanda Emilie Côte Boudreau

Comme il l’explique, son activité se distingue de ce que les élèves sont susceptibles d’avoir fait dans leurs cours d’anglais au secondaire. Auparavant, Steven Parent se contentait d’exercices plus classiques comme des textes troués. Il s’est dit que, si un élève qui a souvent complété des textes troués pour apprendre à distinguer le simple present du present progressive n’a pas réussi à bien comprendre au fil des années, une méthode différente a de meilleures chances de succès.

Genèse du projet de classe extérieure au Cégep de la Gaspésie et des Îles

C’est l’enseignante Josianne Bergeron, du campus des Îles-de-la-Madeleine, qui a initié le projet de classes extérieures. Des enseignants et enseignantes des autres campus ont embarqué! L’idée a été soumise à la direction, en s’appuyant, entre autres, sur un guide produit par une équipe de l’Université de Sherbrooke menée par Jean-Philippe Ayotte-Beaudet. La direction a facilement été convaincue. À son arrivée au cégep, en février 2021, Amanda Emilie a été chargée du projet pour tous les campus et a pris la balle au bond.

La conception des classes extérieures sur les différents campus a été faite par un comité local en collaboration avec Amande Emilie. Cela a permis à chaque classe d’être en adéquation avec la réalité de son campus.

Des professionnels en aménagement paysager ont été consultés. Mieux vaut, en effet, réfléchir au drainage des sols avant d’installer du mobilier de classe en plein air!

Hugo Cavanagh, coordonnateur des ressources matérielles du cégep, a chapeauté la construction des classes.

Les comités verts de chaque campus ont été impliqués pour fleurir les espaces ou y intégrer des plantes comestibles.

Les ressources créées au Cégep de la Gaspésie et des Îles pour promouvoir ses classes extérieures auprès du personnel enseignant

Pour promouvoir les classes extérieures et donner envie aux enseignants et enseignantes de les utiliser, Amanda Emilie a d’abord enregistré 3 épisodes du balado Pédago grandeur nature avec Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, le rédacteur en chef du guide sur la pédagogie en plein air qui avait initialement inspiré le projet du cégep.

Liste de lecture regroupant 3 épisodes de Pédago grandeur nature. Entrevue avec Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke et titulaire d’une chaire de recherche sur l’éducation en plein air.

Amanda Emilie a également créé une présentation Genially destinée aux enseignantes et enseignants qui veulent s’initier à la pédagogie extérieure à leur rythme.

Présentation interactive «Ouvrir un feu: un atelier sur les classes extérieures» créée par Amanda Emilie Côte Boudreau

Un midi, Amanda Emilie a organisé une rencontre virtuelle, ouverte à tout le personnel pédagogique du cégep, animée par Holly McIntyre. Holly McIntyre est une ex-enseignante du Cégep de la Gaspésie et des Îles (aujourd’hui enseignante dans d’autres établissements) qui a fait une maîtrise sur les bienfaits de la pédagogie extérieure sur les enseignants et les enseignantes. Sa recherche a confirmé que l’enseignement extérieur contribue à l’accomplissement et à l’engagement du personnel enseignant. Surtout, enseigner à l’extérieur permet aux enseignants et aux enseignantes d’être en contact avec la nature, ce qui a un impact positif sur leur niveau de bonheur et de bien-être.

Amanda Emilie a également organisé des tables rondes entre des enseignants et des enseignantes qui avaient expérimenté la pédagogie extérieure, pour qu’ils puissent partager et s’inspirer mutuellement. Elle a ensuite enregistré des épisodes du balado Pédago grandeur nature avec certaines des personnes participantes (comme l’entretien avec Steven Parent dont il a été question plus haut!).

Liste de lecture regroupant 3 épisodes de Pédago grandeur nature. Témoignages d’un enseignant et 2 enseignantes du Cégep de la Gaspésie et des Îles qui parlent d’une activité réalisée à l’extérieur pour l’un de leurs cours respectifs

Trouver l’inspiration en plein air pour un récit en langue seconde

Stéphanie Arsenault, enseignante en anglais langue seconde, a demandé à ses élèves d’aller à l’extérieur pour trouver des mots en anglais en lien avec la nature. Ils devaient faire des recherches avec les outils disponibles à l’école (ou même en consultant des enseignants!) pour trouver de nouveaux mots et s’éloigner du vocabulaire de base en lien avec la nature. Puis, en équipe (à l’intérieur ou à l’extérieur, à leur choix), ils devaient écrire une histoire en réinvestissant les mots qu’ils avaient trouvés. Finalement, ils devaient lire leur texte devant le groupe. Le groupe faisait l’appréciation des différents textes et un prix était remis.

La ferme à proximité du cégep a été une bonne source d’inspiration pour plusieurs équipes. Certains élèves ont parlé d’un type de nuage en particulier ou d’une espèce de fleur. Certains termes étaient complexes, d’autres plutôt simples.

Selon Stéphanie Arsenault, le fait de pouvoir bouger, de pouvoir entrer et sortir du collège, a été stimulant pour les élèves et les a aidés à être plus créatifs, ce qui était utile pour la rédaction de leur histoire. Mais au-delà de ça, elle explique que le simple fait d’être dehors pour respirer de l’air frais a rendu les étudiants heureux.

S’initier à l’animation d’activités de groupe en éducation spécialisée

Karine Vaudry, enseignante en Techniques d’éducation spécialisée, donnait un cours aux élèves de 3e année qui se préparaient à partir en stage. Pendant leur stage, ils auraient à animer une activité de groupe. Pour les aider à se préparer, Karine Vaudry leur a proposé d’animer une activité en début de session avec les étudiants de 1re et 2e année du programme et des enseignants et enseignantes volontaires. Ils l’ont organisée dans la toute nouvelle classe extérieure du campus de Gaspé.

Le fait d’être à l’extérieur a donné plus de libertés aux animateurs et animatrices, qui pouvaient se placer un peu n’importe où par rapport au groupe, étant donné la configuration très éclatée de la classe extérieure de Gaspé. Ils ont aussi eu l’espace nécessaire pour jouer en grand groupe à un jeu impliquant un ballon, ce qu’ils n’auraient pas pu faire dans un local standard.

Adapter son enseignement au fait d’être en plein air

Chaque fois qu’elle organise une activité pour parler des classes extérieures, Amanda Emilie insiste sur l’importance pour les enseignantes et les enseignants qui vont dans une classe extérieure d’adapter leur pédagogie. La pédagogie extérieure passe souvent par la pédagogie active:

  • apprentissage par les pairs
  • apprentissage par projet
  • apprentissage par problème

Pour tirer le meilleur parti du fait d’être à l’extérieur, il faut donner l’occasion aux étudiants de bouger, d’être dans l’action. Être assis pendant 2 heures pour prendre des notes sur des feuilles mobiles par grand vent en portant des gants, ce n’est pas l’idéal. Débattre, discuter, faire des jeux de rôles… oui!

Amanda Emilie m’a mentionné que l’une des classes du campus de Carleton était particulièrement proche de la route 132, une route très passante et très bruyante. Les enseignants et enseignantes doivent en tenir compte: le bruit de la route fait qu’un exposé magistral est dur à suivre en grand groupe. Par contre, les discussions en équipes sont tout à fait possibles.

Les classes extérieures du Cégep de la Gaspésie et des Îles avaient un beau succès auprès du personnel enseignant de techniques humaines liées à l’intervention. Les tours de table, les simulations et les discussions se prêtent très bien à l’apprentissage en plein air.

Pour Amanda Emilie, exploser les murs de la classe peut rendre les étudiants d’un naturel turbulent plus ouverts à l’apprentissage.

Les technologies en plein air?

Il n’y a pas de projecteurs dans les classes extérieures. Ça force les enseignants et enseignantes à délaisser les diaporamas PowerPoint!

Par contre, le réseau wifi peut être capté dans plusieurs des classes extérieures du Cégep de la Gaspésie et des Îles. Amanda Emilie m’a parlé d’un enseignant d’histoire qui a apporté son ordinateur portable à l’extérieur pour permettre aux élèves de faire des recherches au besoin pour un travail. Il l’avait placé à l’ombre pour que l’écran soit bien visible.

Et à l’extérieur comme à l’intérieur, les étudiants continuent d’avoir accès à leur cellulaire (pour prendre des photos du tableau et des notes de cours ou pour enregistrer des notes vocales, par exemple).

La météo

Évidemment, enseigner sous la pluie battante, ce n’est pas l’idéal (même si la classe extérieure de l’École des pêches et de l’aquaculture du Québec est abritée sous un toit!). Mieux vaut prévoir un plan B quand on prévoit sortir. Mais il demeure qu’il ne faut pas attendre la température parfaite pour sortir. Comme me l’a dit Amanda Emilie, «il n’y a pas de mauvaise température, il n’y a que des gens mal habillés». Si vous prévoyez organiser un débat d’une demi-heure en plein air en octobre, avertissez vos élèves de porter un manteau ce jour-là. Une brise ne sera donc pas un obstacle! Au contraire, l’air vivifiant pourra énergiser le groupe. Les élèves vont «changer d’air». Le plein air les fera sentir plus libres de s’animer; de se lever pour partager leurs opinions.

N’empêche, les activités qui peuvent être réalisées adéquatement dans une classe extérieure en hiver sont plus limitées. Les classes extérieures vivent leurs beaux jours au printemps et à la rentrée automnale.

Vos expériences en plein air?

Personnellement, comme enseignante de physique, je suis déjà allée en plein air avec des élèves pour leur faire mesurer la masse d’une voiture. Je vais refaire l’activité cette session-ci, avec mes élèves du cours Mise à niveau pour physique de 5e secondaire. Quand j’ai fait cette activité par le passé, je me rappelle que le simple fait de sortir de la classe rendait automatiquement l’activité plus marquante, pour les élèves. Je vais faire l’activité en novembre cette année, et le risque d’une pluie glaciale est bien présent… mais les élèves seront informés à l’avance, et pourront s’habiller en conséquence!

Et vous, organisez-vous des activités en plein air avec vos élèves? Partagez-nous votre expérience de la pédagogie extérieure dans les commentaires.

À propos de l'auteure

Catherine Rhéaume

Catherine Rhéaume est éditrice et rédactrice pour Éductive (auparavant Profweb) depuis 2013. Elle est enseignante de physique au Cégep Limoilou. Elle est également auteure de différents cahiers d’apprentissage pour la physique et pour la science et la technologie au secondaire. Son travail pour Éductive l’amène tout naturellement à s’intéresser à la pédagogie numérique et à l’innovation pédagogique.

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