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Est-ce que renoncer à attribuer une note à chaque évaluation peut être une façon d’amener nos élèves à se centrer sur les apprentissages plutôt qu’à chercher à performer ou à craindre l’échec? C’est en partie ce que pensent les adeptes de l’approche nommée ungrading.

Une note reflète-t-elle toujours l’atteinte d’une compétence?

Il est difficile de concevoir des évaluations valides à tout coup.

Comment s’assurer que la note finale qu’un étudiant obtient dans un cours reflète réellement son atteinte de la compétence? Il n’y a sans doute pas de recette magique. Faire des évaluations authentiques est assurément un grand pas dans la bonne direction. Mais ce n’est peut-être pas toujours suffisant…

Les notes attirent beaucoup l’attention des étudiants. Certains étudiants visent 60% et dosent leurs efforts en fonction d’atteindre ce seuil, sans trop le dépasser. D’autres visent 100% et utilisent toutes les stratégies qu’il faut pour y arriver, sans se préoccuper de leurs apprentissages réels.

Pour réussir un examen de physique (la discipline que j’enseigne), on peut chercher à bien comprendre les concepts qui sont à l’étude. Mais on peut aussi s’entraîner à réaliser une foule d’exercices semblables à ceux qui seront à l’examen. On reconnaît ainsi les « patrons » et on peut résoudre les nouveaux problèmes de façon efficace, mais robotique. Quelle importance si un étudiant oublie tout ce qu’il a « appris » quelques semaines après la fin de la session? Ou s’il ne peut pas expliquer les concepts fondamentaux du cours à un tiers?

Je suis bien placée pour parler des étudiants qui performent sans comprendre, car je faisais partie de ce groupe, pendant mes études à l’université. J’ai eu une moyenne tout près de A+. Mais je n’ai pas compris grand-chose, à l’époque, à l’électromagnétisme ou à la physique quantique.

J’aurais pu me concentrer davantage sur les concepts au cœur des cours que je suivais, mais cela n’était pas « payant » pour les examens. Je voulais de bonnes notes et j’ai fait ce qu’il fallait pour en avoir. Si des examens avaient été remplacés par des évaluations plus authentiques (des projets de recherche, peut-être), cela m’aurait sans doute poussée un peu dans la bonne direction. Mais ce n’est pas facile (et peut-être pas toujours souhaitable) pour tous les enseignants de remplacer les examens ou autres évaluations plus traditionnelles par d’autres activités…

Qu’est-ce que le ungrading?

Une approche novatrice pour renouveler l’évaluation, c’est de cesser de donner des notes aux étudiants. En anglais, cette approche s’appelle ungrading («dénotation»).

Un enseignant qui applique le ungrading corrige les travaux de ses élèves et leur fournit énormément de rétroactions. Des rétroactions sur ce qui est bien fait (et pourquoi), des rétroactions sur ce qui devrait être amélioré. L’une des idées derrière le ungrading est que les élèves accordent plus d’attention aux rétroactions si elles ne sont pas « résumées » dans une note sur la première page. Une idée attirante!

Starr Sackstein, une enseignante américaine qui a témoigné dans un balado de Cult of Pedagogy en 2015, explique que, pour que les élèves digèrent mieux le flot de rétroactions qu’elle leur transmet, elle enregistre ses rétroactions en format audio. La chaleur dans sa voix fait que les commentaires « constructifs » sont perçus, à juste titre, comme des encouragements et non des reproches. Les étudiants ne sont pas submergés par la quantité de rétroactions, mais leur accordent l’intérêt qu’elles méritent.

Évidemment, la plupart des établissements d’enseignement exigent qu’une note soit attribuée à chaque étudiant à la fin de chaque cours. Pour établir ladite note, plusieurs adeptes du ungrading demandent aux étudiants de s’attribuer eux-mêmes leurs notes. L’enseignant rencontre chaque étudiant à la fin de la session pour discuter avec lui de la note qu’il croit mériter.

Tous les témoignages que j’ai lus à cet effet convergent: contrairement à ce qu’on pourrait penser, rares sont les étudiants qui s’attribuent une note trop généreuse. Les étudiants auraient apparemment plutôt tendance à se sous-estimer. Quand un enseignant juge que la note qu’un étudiant s’attribue est incorrecte, il peut la rectifier. Mais ce qui est intéressant est la discussion entre l’élève et l’enseignant. Cela permet à l’enseignant de vraiment savoir comment l’élève perçoit ses acquis et son processus d’apprentissage.

Plusieurs enseignants n’attendent pas la fin de la session pour avoir cette conversation. Certains demandent à leurs élèves de produire périodiquement, par écrit, des réflexions sur leurs apprentissages, auxquelles l’enseignant répond (individuellement si la charge de travail le lui permet, ou alors au groupe, en abordant les tendances qui sont ressorties des réflexions de tous).

Les adeptes du ungrading disent que l’approche amène les étudiants à:

  • accorder davantage de valeur à leurs apprentissages; accorder de la valeur à la maîtrise d’une compétence
  • faire des liens entre les apprentissages réalisés dans un travail et le travail suivant; accorder de la valeur aux travaux faits en classe

Pour Marcus Schultz-Bergin [en anglais], enseignant de philosophie dans une université américaine, l’un des grands avantages de ne pas noter les devoirs est que les étudiants tentent vraiment de se dépasser, de repousser leurs limites. Ils ne sont pas anxieux d’échouer ou de mal performer.

S’inspirer du ungrading

J’imagine que les politiques institutionnelles d’évaluation des apprentissages (PIEA) de plusieurs collèges empêcheraient la mise en œuvre « intégrale » du ungrading. Mais réfléchir aux vertus que cette approche présente, aux yeux de ceux qui l’appliquent, peut inspirer à revoir certaines habitudes d’évaluation qui sont ancrées dans les pratiques sans raisons valables. Par exemple:

  • La note finale d’un étudiant doit-elle nécessairement être la somme des notes que l’étudiant a obtenues aux différentes évaluations du cours?
  • Une discussion avec un étudiant à propos de son apprentissage dans le cours peut-elle avoir sa place dans le processus d’attribution de la note?
  • Y a-t-il d’autres façons d’encourager les étudiants à faire un travail que d’y accoler une note?
    Après tout, la note est un facteur de motivation extrinsèque [en anglais].

Pour en savoir plus sur le ungrading, en plus des témoignages de Starr Sackstein [en anglais] et de Marcus Schultz-Bergin [en anglais], que j’ai mentionnés précédemment, lisez les témoignages de:

  • Jesse Stomel [en anglais], un apôtre du ungrading
  • Clarissa Sorensen-Unruh [en anglais], une enseignante qui a expérimenté différentes variantes du ungrading
    • Dans l’un de ses cours de chimie, elle a d’abord corrigé les examens des étudiants en y inscrivant de nombreuses rétroactions, mais pas de notes. Elle a toutefois inscrit les notes qu’elle accorderait normalement à chacun dans un fichier Excel.
    • Puis, elle a demandé à chaque étudiant de s’attribuer une note pour son examen (sans avoir accès au corrigé). Les étudiants devaient présenter leurs arguments en faveur de la note qu’ils avaient choisie, en s’appuyant sur les rétroactions de l’enseignante.
    • Dans la plupart des cas, pour entrer la note associée à l’évaluation dans le système de gestion du cours, elle a fait la moyenne de sa note et de celle de l’étudiant.
      Quand sa note était supérieure à celle de l’étudiant, elle a inscrit la sienne.
      Si un étudiant s’était accordé une note beaucoup trop élevée (ce qui n’est pas arrivé), elle avait prévu inscrire seulement sa note à elle, en y retranchant quelques points. (Clarissa Sorensen-Unruh a témoigné de cette expérience au fur et à mesure de la session dans une série d’articles de blogue [en anglais].)

    Cette approche porte plutôt mal le nom de ungrading et s’éloigne significativement du ungrading « formel ». Toutefois, elle me semble quand même présenter un intérêt à certains égards.

Avez-vous testé le ungrading ou quelque chose qui s’en approche? Auriez-vous un intérêt à le faire? Parlez-nous-en dans la zone de commentaires!

À propos de l'auteure

Catherine Rhéaume

Catherine Rhéaume est éditrice et rédactrice pour Éductive (auparavant Profweb) depuis 2013. Elle est enseignante de physique au Cégep Limoilou. Elle est également auteure de différents cahiers d’apprentissage pour la physique et pour la science et la technologie au secondaire. Son travail pour Éductive l’amène tout naturellement à s’intéresser à la pédagogie numérique et à l’innovation pédagogique.

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Jean-Luc Trussart
Jean-Luc Trussart
14 décembre 2021 12h47

Inspirant!

Eric Larivée
Eric Larivée
14 décembre 2021 13h27

En fait, si on est obligé de parler de ce sujet, c’est probablement qu’on n’est pas encore véritablement arrivé à l’évaluation des compétences. En FP et à la formation technique au collégial, la question à se poser à la fin d’un cours est: au-delà des notes, l’étudiant a-t-il atteint la compétence? Mais il est indéniable que la rétroaction individualisée est un outil puissant pour le suivi des étudiants.

Alexandre Enkerli
Alexandre Enkerli
16 décembre 2021 9h04
Répondre à  Eric Larivée

Tout à fait! La fameuse «approche par compétences», lorsqu’elle est implantée dans sa forme authentique, devrait permettre une évaluation appropriée. Quand cette «APC» a été modifiée, au Québec, on a perdu cette dimension.
C’est d’ailleurs un commentaire provenant du système ontarien. Dans une «vraie» APC, les personnes qui ont développé des compétences se font évaluer quand elles sont prêtes à l’être. Si cette évaluation se solde par un échec, c’est une responsabilité partagée avec la formation. Un peu comme des cours de conduite.
Comme le disait Isabelle Laplante: l’APC vient en mangeant!

Sylvie Gastineau
Sylvie Gastineau
16 décembre 2021 3h01

Il me semble qu’il ne s’agit pas d’évaluer des compétences dans cet article mais des connaissances.

Dernière modification le 1 mois il y a par Sylvie Gastineau
Alexandre Enkerli
Alexandre Enkerli
16 décembre 2021 9h13

Certaines personnes «dénotent» sans le savoir. Et plusieurs personnes se rendent maintenant compte que:

Les notes peuvent être un obstacle à l’apprentissage.

À la lecture du texte de «Jessifer» (Jesse Stommel), il y a quelques temps, je me suis surpris à hocher de la tête. Des moyens pratiques qu’on met en place depuis un bout de temps.
Par exemple, demander aux gens d’évaluer leurs propres contributions au cours. «Quelle différence ça aurait fait pour les autres membres de la classe si t’avais pas participé?» Discuter en classe des critères à considérer. Plusieurs personnes se sous-évaluent.
Le hic, souvent, c’est dans la capacité d’action des profs. Comme celui qui s’est fait renvoyer après avoir donner la même note à tout le monde. Ou les personnes qui se font taper sur les doigts pour ne pas avoir normalisé leurs notes avec des collègues. Ça peut même devenir un enjeu syndical!
Ma mentor dans une bourse d’enseignement me parlait d’un séminaire qu’elle avait suivi avec Paolo Freire. Il avait demandé au groupe de choisir une note raisonnable pour tout le monde. Le groupe a choisi B+.

Guy Bertrand
Guy Bertrand
17 décembre 2021 7h51

Bonjour,

Votre texte concernant le «Ungrading » est intéressant.

Par contre, il est important de spécifier qu’une compétence ne s’atteint pas, elle se développe.

Alain St-Laurent
Alain St-Laurent
21 décembre 2021 0h35

Il faut acquérir des connaissances pour maitriser une competence. Il faut que la compétence soit bien défini et les connaissances necessaire a atteindre cette competences le soit aussi. Il faut bien communiquer aux individus qui recevront la formation le curriculum , le but (competence a atteindre). » a la fin de cette formation vous serai capable de … » Il faut être certain que le participant connaisse bien le résultat de ces efforts. Personnellement a l’ecole, au primaire et au secondaire et je pense que c’est pour beaucoup d’enfants on ce demande pourquoi on apprend ceci ou cela et a quoi ca sert?
J’ai enseigner dans le domaine de l’aerospatial , enseigner aux adultes et ce dans plusieurs pays (Chine, Japon, Italie, Russie, Afrique et beaucoup d’autres endroit dans le monde. Et il y a quelques chose de commun pour qu’un adulte veule participer et apprendre. Il doit connaitre quel competence il va acquérir.
Je crois que pour les enfants les adolescents et jeunes adultes il devrais y avoir approches similaires , il faut toujours pouvoir répondre a la question « Pourquoi est-ce que je doit apprendre cela » bien certain la réponse a cette question doit être adapter aux différentes categories de participant qu’il est 5 ans 10 ans 15 ans ou 20 ans.
Je crois que pour qu’un individu soit engager a apprendre il doit bien comprendre ce qu’il va acquérir comme competence et quels sera les étapes (connaissances a acquérir ) pour y arriver.
C’est le défi de ceux qui conçoit les formations de bien répondre a cette question et de l’adapter a l’age des participants.
Peut importe l’age des participants la question est toujours la même , qu’est-ce que je fout ici? j’ai d’autre chose a faire de plus important a faire.