Préparer les élèves au marché du travail implique plus que l’enseignement de savoirs et de savoir-faire: il faut également les aider à développer des savoir-être. Pour y arriver, l’enseignement explicite doit être suivi d’un réinvestissement. Pour y parvenir, la collaboration entre personnes enseignantes, dans une approche-programme, est la clé.
Grâce au financement du ministère des Relations internationales et de la Francophonie et avec le soutien de la Fédération des cégeps, mes collègues du cégep de La Pocatière et moi avons pu mettre notre expertise sur les compétences psychosociales au service d’enseignants et d’enseignantes de Tunisie. En collaboration avec des intervenantes et intervenants locaux, nous avons revu les programmes de formation professionnelle et technique du pays pour favoriser le développement des attitudes professionnelles des élèves.
Un projet de coopération internationale
Lors du Sommet de la francophonie de 2022, qui a eu lieu en Tunisie, la Fédération des cégeps et le ministère de la Formation professionnelle et de l’Emploi de Tunisie ont signé, avec l’appui du ministère québécois des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF), une entente pour:
- soutenir le développement, en Tunisie, de l’enseignement des compétences psychosociales transversales en formation professionnelle (En Tunisie, la formation professionnelle correspond à la fois à l’enseignement secondaire professionnel et à l’enseignement collégial technique du Québec.)
- améliorer les capacités de formation à distance de la Tunisie
C’est moi qui ai été chargée du volet entourant les compétences psychosociales, désignées en Tunisie comme dans bien des pays par l’expression anglaise soft skills. Les compétences psychosociales sont en fait des savoir-être professionnels, des compétences comportementales utiles au travail (comme la gestion de soi, la communication, etc.).
Je suis à la retraite depuis 2024, mais j’ai été conseillère en développement international au cégep de La Pocatière pendant plus de 10 ans. J’ai travaillé sur plusieurs projets de coopération internationale qui ont impliqué un transfert d’expertise vers l’étranger. Ce projet avec la Tunisie a été le dernier auquel j’ai participé avant ma retraite. Comme il n’était pas terminé, le cégep a accepté de m’engager comme consultante après ma retraite, le temps de mener le projet à terme.
Pour ce projet financé par le MRIF et soutenu par la Fédération des cégeps, j’étais entourée d’une équipe d’enseignantes et de conseillères pédagogiques. Le financement québécois sert à rémunérer notre équipe pour que nous puissions partager notre expertise avec les intervenantes et intervenants tunisiens. Notre objectif était de former des formatrices et des formateurs tunisiens pour que ces personnes puissent ensuite aider leurs élèves à développer leurs compétences psychosociales.
Ainsi, à l’opposé de ce qui se fait dans plusieurs autres projets de coopération internationale, l’argent ne va pas directement aux partenaires tunisiens; c’est notre expertise qui est transférée en Tunisie. Ce partage d’expertise est une approche qui me plaît beaucoup, car je suis d’avis que la formation propulse! En accompagnant les personnes formatrices, nous leur donnons ensuite la capacité d’aller plus loin par elles-mêmes.
Les personnes que nous avons accompagnées directement étaient des conseillers et conseillères en ingénierie de formation (CIF), dont les fonctions sont un peu équivalentes à celles des conseillers et conseillères pédagogiques d’ici. En Tunisie, les CIF travaillent ensemble au Centre national de formation de formateurs et d’ingénierie de formation, puis se déplacent dans les établissements d’enseignement.
Les soft skills en Tunisie
Un travail préalable avait été réalisé par des intervenantes et intervenants tunisiens pour identifier les compétences psychosociales nécessaires pour les personnes qui étudient en formation professionnelle. Nous avons utilisé ce travail comme point de départ au nôtre sans le remettre en question, puisqu’il avait été fait avec sérieux et avait suscité l’adhésion des communautés.
4 familles de soft skills avaient été identifiées:
- Gestion de soi (développer sa capacité de s’autogérer dans sa vie sociale et professionnelle)
- identifier ses propres émotions
- prendre conscience de sa performance personnelle et professionnelle
- gérer son stress efficacement
- accroître la gestion de ses émotions
- Résolution de problèmes avec une pensée critique et créative
- adopter une attitude proactive face aux problèmes
- structurer le problème à traiter
- résoudre des problèmes avec une pensée critique et créative
- Communication en contexte socioprofessionnel
- appliquer les techniques de communication au contexte socioprofessionnel
- communiquer dans un contexte socioprofessionnel d’équipe
- communiquer dans un contexte socioprofessionnel de leadership
- Attitudes professionnelles (agir avec professionnalisme)
- s’informer sur son métier et son évolution
- reconnaître le code normatif et éthique professionnel
- se comporter de façon professionnelle dans un contexte de travail d’équipe
- se comporter de façon professionnelle dans un contexte de gestion de conflit
- poser un jugement sur sa conduite professionnelle (s’autoévaluer)
Faire l’analyse de la situation de travail
Dans un premier temps, ma collègue Julie Mercier, conseillère pédagogique au Cégep de La Pocatière, et moi avons demandé à l’équipe de CIF de nous présenter les référentiels de formation des différents programmes d’enseignement professionnel tunisiens, l’équivalent des devis ministériels collégiaux québécois. Nous leur avons demandé d’ajouter des soft skills dans les cours existants. Par exemple, quand nous parlions de la formation et du travail de soudeur, nous leur demandions:
- Est-ce qu’il y a des tâches qui demandent de travailler en équipe?
- Est-ce qu’il y a des tâches pour lesquelles la communication est nécessaire? À l’écrit ou à l’oral?
- etc.
Les CIF devaient identifier les tâches pouvant intégrer chaque compétence psychosociale. Puis, cela était inscrit dans le référentiel de formation (le devis), soit dans les éléments de compétences, dans le contexte de réalisation, dans les critères de performance ou dans les éléments de contenu, selon le cas.
En amont, Julie et moi avions travaillé avec les CIF pour réviser leurs outils pour l’analyse de situation de travail. Nous avons pris un référentiel et leur avons montré comment l’intégration des soft skills pourrait s’opérer en leur faisant une proposition d’ingénierie de formation.
3 cours communs comme base à l’enseignement des soft skills
Tous ensemble, nous avons réalisé que 3 cours communs pouvaient servir de base à l’enseignement des soft skills des 4 familles dans tous les programmes de formation professionnelle de Tunisie:
- un cours intitulé Métier et formation qui présente la profession et qui parle d’éthique, de gestion des émotions, etc.
- un cours intitulé Comportement et communication en milieu de travail
- un cours intitulé Préparation au milieu de travail, offert juste avant que les élèves aillent en stage

Répartition des soft skills dans les 3 cours
Une équipe de CIF, Claudie Morin et Dominique Gendron (2 enseignantes de psychologie du Cégep de La Pocatière) et moi avons travaillé à monter ces 3 cours d’environ 145 h chacun. Ces nouveaux cours ont remplacé les 3 cours de tronc commun existants dans les programmes qui n’étaient pas axés sur le développement des soft skills. Par exemple, les élèves tunisiens avaient déjà un cours de communication, mais celui-ci était orienté sur la production de textes et d’exposés oraux. Le nouveau cours de communication en milieu de travail conserve ces bases, mais inclut maintenant l’enseignement:
- de la communication en équipe
- du leadership
- de la participation à des communautés de pratique
- etc.
Pour chacun des cours (appelés «modules», en formation professionnelle en Tunisie), nous avons développé une trousse pédagogique.
Contenu des 3 trousses pédagogiques: des cours clé en main
Les trousses sont très complètes. Elles comprennent:
- une présentation des soft skills et de leur utilité ainsi qu’une présentation des avantages d’une approche collaborative (comme une approche-programme)
- un mode d’emploi
- le référentiel de formation (devis):
- notions à couvrir
- contexte de réalisation
- critères de performance
- le plan d’une séquence de formation
- des activités d’apprentissage, axées sur la pédagogie active
- des exemples d’activités selon les phases d’apprentissage et les niveaux de formation (type de diplôme associé au programme)
Par exemple, dans la 1re phase d’apprentissage, la phase de compréhension des notions théoriques, les activités proposées peuvent être des questions à réponses courtes ou à développement.
- des exemples d’activités selon les phases d’apprentissage et les niveaux de formation (type de diplôme associé au programme)
Dans la 2e phase, qui mène à une compréhension plus approfondie et appliquée des notions théoriques, les personnes étudiantes pourront entre autres analyser des mises en situation, prendre part à des débats ou effectuer des présentations.
Dans la 3e phase, la phase de consolidation des notions et de leur transfert dans le milieu professionnel, les personnes étudiantes participeront à des jeux de rôles ou pourront créer elles-mêmes des activités à réaliser pour leurs pairs.
- des grilles d’évaluation pour chacune des activités
- des activités d’évaluation terminales
- des ressources
- une liste de ressources complémentaires
- un lexique
- une médiagraphie
- un gabarit de séquence
En somme, les 3 modules sont offerts dans une formule clé en main pour les enseignants et enseignantes qui les donnent.