Témoignage de Marie-Gervaise
Le droit à l’erreur
Quand on apprend une langue seconde, les erreurs sont inévitables. Une personne qui apprend une langue seconde peut hésiter sur certains mots, mais si elle veut communiquer, elle doit prendre des risques et oser formuler une phrase. Son interlocuteur ou son interlocutrice fera de son mieux pour comprendre et, si le message n’est pas clair, cette personne tentera de valider sa compréhension en reformulant le propos, et ainsi de suite. Dans un sens, apprendre une langue seconde, c’est constamment être en train d’échouer vers l’avant: on apprend de ses erreurs.
Ainsi, dans l’apprentissage d’une langue seconde, la prise de risques est essentielle [en anglais]. Mais, pour oser prendre des risques, il faut se sentir compétent ou compétente [en anglais]. De plus, le risque doit sembler en valoir la peine: ce doit être un risque contrôlé.
Je pense que les notes sont un facteur important de l’inhibition de la prise de risques chez les élèves. J’enseigne auprès de nombreux élèves qui visent l’obtention d’une excellente cote R et qui, en conséquence, ne se donnent pas le droit à l’erreur. D’une certaine façon, cela rend parfois le climat de classe un peu tendu. Depuis 4 ou 5 ans, je travaille donc graduellement à intégrer des pratiques qui encouragent la prise de risques et rétablissent le droit à l’erreur.
Dénotation (ungrading), métacognition et échafaudage pédagogique
Pour encourager la prise de risques chez les élèves, je pense que l’approche de dénotation (ungrading) peut constituer une voie intéressante. Avec la dénotation, on ne se concentre pas sur les notes, mais on met plutôt l’accent sur la valeur intrinsèque des tâches à accomplir et sur l’importance des rétroactions qu’elles permettent d’obtenir.
Dans le même ordre d’idées, je tente de stimuler la métacognition chez mes élèves. Je leur propose des tâches qui mettent l’accent sur la croissance personnelle et la conscience de soi plutôt que sur l’accumulation de points:
- Je laisse les élèves choisir le sujet de leur travail pour qu’ils et elles choisissent un sujet dont ils et elles perçoivent bien l’utilité.
- J’encourage les élèves à s’autoévaluer en annotant leurs propres travaux avant que je les corrige. Puis, je réponds par écrit à leurs annotations en confirmant ou en infirmant leur autoévaluation. (C’est en quelque sorte une version écrite des rencontres faites avec les élèves par plusieurs enseignants et enseignantes adeptes du ungrading, appliquée à un travail en particulier plutôt qu’à la note finale.)
Je mise aussi sur l’échafaudage des tâches: j’organise les tâches de manière à ce qu’elles s’appuient les unes sur les autres. Ainsi, mes rétroactions sur un travail permettraient à l’élève d’obtenir une meilleure note au travail suivant. Par exemple, une évaluation orale peut porter sur le même sujet que l’évaluation écrite qui la suit (ou inversement). Ainsi, mes commentaires sur les propos que l’élève tient à l’oral l’aident à articuler sa rédaction. Je lui fournis des conseils et des astuces pour la suite. Certains quiz de lecture servent aussi d’office de notes personnelles et font partie de la préparation autorisée pour les examens. L’examen de mi-session et l’examen final nécessitent une préparation de longue haleine: plusieurs des évaluations précédentes permettent de s’y préparer petit à petit. (J’ai déjà discuté de ma façon de faire dans les pages d’Éductive, dans un dossier que j’ai écrit au sujet de la prévention du plagiat et de la tricherie à l’ère de l’IA.) Dans mes cours de niveau avancé (103), l’examen de mi-session lui-même est réinvesti dans l’examen final: les élèves amènent l’examen de mi-session à l’examen final pour le retravailler et le réutiliser.
Plusieurs évaluations et possibilités de reprise
Paradoxalement, pour mettre en œuvre la dénotation, j’ai choisi d’avoir un très grand nombre d’évaluations notées dans mon cours: mes élèves reçoivent beaucoup de notes! Le pari que j’ai fait est que la multiplication d’évaluations valant chacune très peu de points fait en sorte que la note obtenue chaque fois devienne moins importante que le fait d’avoir réalisé le travail pour lui-même. Pour les élèves gamers, c’est même un peu ludique, c’est l’équivalent de «cultiver» des points pour la fin de la session. Dans les faits, c’est leur apprentissage qu’ils cultivent. Aussi, les devoirs que j’assigne aux élèves sont même parfois intégrés à un système de «billets d’entrée»: ils sont notés sur quelques points (parfois aussi peu que 0,5), mais leur achèvement est essentiel pour l’accès à la communauté d’apprentissage, surtout lorsque le devoir fait partie d’une série d’activités échafaudées.
De plus, les élèves ont l’occasion de se reprendre quand ils et elles font des erreurs. Par exemple, pour les compétences de compréhension orale ou écrite, les élèves peuvent reprendre une évaluation s’ils et elles le désirent. En ce qui concerne ces examens, il y en a 3 au plan de cours, mais je retiens seulement les 2 meilleures notes. Les élèves peuvent choisir de faire les 3 ou d’en faire seulement 2. Il en va de même pour certains quiz de lecture préparés à la maison dans mon cours avancé: les étudiants auront les 7 meilleures notes sur 11.
Évidemment, la charge de correction est assez lourde. Mais je parviens à ce qu’elle demeure raisonnable en faisant en sorte que les devoirs soient des travaux autocorrigés via Microsoft Forms. Avec cette façon de faire, au total, la correction ne me prend pas réellement plus de temps qu’avant.
Retombées
Depuis que j’enseigne de cette façon, le climat de classe est plus agréable. Les personnes étudiantes réalisent qu’elles ont le droit à l’erreur. Assez rapidement, elles réalisent qu’avoir une note moins bonne lors d’une évaluation donnée n’est pas la fin du monde: chaque évaluation a un poids limité et, en plus, il y a des occasions de reprise. À ceci s’ajoutent quantité d’évaluations formatives en classe, que ce soit à l’écrit (souvent via le tableau blanc, puisque je suis en classe active) ou à l’oral (pendant des pratiques de conversations en classe).
Comme je l’espérais, je constate que les élèves s’engagent davantage et prennent plus de risques. Résultat: à la fin de la session, les moyennes sont plus élevées qu’avant, même si certaines notes ont pu être plus basses en cours de route. Surtout, le progrès observé dans l’apprentissage, notamment chez les élèves intermédiaires, est plus visible.
Les élèves peuvent faire face à l’échec lors d’une évaluation et «vivre avec» pendant quelques semaines sans que la situation ne devienne malsaine, sachant qu’ils et elles auront la possibilité de se reprendre. Je crois que c’est positif et sain. Comme me l’a dit une intervenante du Service d’aide à l’apprentissage de mon collège, on ne peut pas et il ne faut pas complètement empêcher nos élèves d’être anxieux ou anxieuses, mais il faut les aider à apprendre à vivre avec un certain inconfort et à l’accepter.
Pour aller plus loin
Au sujet de la dénotation, j’ai lu le livre Undoing the Grade: Why We Grade, and How to Stop, de Jesse Stommel, avec beaucoup d’intérêt.
J’ai aussi pris connaissance des expériences de Caroline Cormier, Bruno Voisard, François Arsenault-Hubert et Véronique Turcotte, qui enseignent la chimie au Cégep André-Laurendeau et je les ai trouvé très inspirantes. J’aimerais beaucoup adapter le mode d’évaluation à ma discipline… à suivre! En particulier, la formulation des niveaux («En apprentissage», «Ça y est presque!», «Acquis» ou «Avancé») me semble très pertinente pour ma discipline. J’ai trouvé particulièrement intéressant le mode de conversion des objectifs et de leur atteinte en une note chiffrée, puisque qu’on doit malgré tout en fournir une à la fin… Bref, je continue de réfléchir à ces pratiques alternatives de notation et j’aimerais en intégrer plus dans mes évaluations au cours des prochaines sessions!
Un article très inspirant, Marie G.! Merci de l’avoir partagé 🙂
Merci Karine 🫶
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